The Return, Twin Peaks noir et sans sucre

Dale Cooper et un clone de Laura Palmer dans Twin Peaks: The Return

Cela faisait longtemps que je voulais revoir ce que j’ai encore du mal à appeler la troisième saison de Twin Peaks. Je voulais initialement le faire via le coffret Blu-ray mais ne l’ayant pas acheté à sa sortie, comme je venais de voir la série, je l’ai hélas laissé tomber en rupture de stock et il atteint parfois des prix délirants… Alors certes The Return (2017) est aussi disponible au sein d’une intégrale plus récente, mais j’ai déjà un beau coffret des deux premières saisons et du film. Je me suis donc résolu à la revoir sur Paramount+, mais j’ai dû encore pas mal attendre d’avoir moins de séries en cours à voir, et finalement la série est tombée sur Arte peu après que je la commence ! En passant, c’est très bien qu’elle soit disponible à tous gratuitement, mais c’est dommage qu’il n’y ait pas Fire Walk With Me (1992) qu’il faut impérativement voir après la deuxième saison… Bref. La première fois, j’avais beaucoup aimé The Return parce que ça reste très bon, sans doute meilleur que la seconde partie de la deuxième saison, mais j’avais forcément été déçu. Même si je n’ai pas attendu vingt-cinq ans comme certains fans, je ne retrouvais pas tout à fait « mon » Twin Peaks, mais ça m’avait du reste déjà fait ça la première fois que j’ai vu le film (en tout cas sa première partie étrange qui semble rejouer la série originale avec d’autres acteurs), voire aussi avec Mulholland Drive (2001), là encore à la première vision, d’autant que ça devait être à l’origine le pilote d’une nouvelle série. Ce qui est certain, c’est que je n’aurais pas osé la classer comme mon film de l’année voire de la décennie comme les Cahiers, car contrairement à un P’tit Quinquin (2014) que l’on peut davantage appréhender comme un long film, on a affaire à dix-huit épisodes véritablement construits de manière sérielle, avec par exemple une chanson à la fin de presque tous.

Il faut quand même admettre qu’objectivement, The Return est très différent des deux premières saisons, ne serait-ce que parce que David Lynch n’avait pas réalisé tous les épisodes jusqu’alors, qui avaient du coup un côté plus traditionnel qui faisait aussi le charme de cette série hybride entre soap et expérimental. Mais il y a surtout trois choses qui ont énormément changé. En premier lieu, il y a le décor, puisque les saisons originales ne se déroulaient quasiment qu’à Twin Peaks, là où The Return se passe en grande partie à Las Vegas, avec aussi des passages à New York et pas mal de route de manière générale – ce qui fait très Lynch du reste, mais nettement moins Twin Peaks. Le deuxième élément encore plus important à mon humble avis, c’est la musique. Elle baignait littéralement les deux premières saisons, un peu trop d’ailleurs, puisqu’il suffisait de rejouer les ritournelles d’Angelo Badalementi pour faire remonter l’émotion, même dans des scènes parfois anecdotiques. Or si ce dernier est toujours crédité dans The Return, c’est parce que ses thèmes sont joués sur le générique et dans quelques scènes, mais il n’y a quasiment pas de musique ! Je doute d’ailleurs que Badalementi ait composé quelque chose de nouveau pour la série, hormis peut-être un morceau de piano à la fin d’un épisode, et c’est surtout Lynch qui a créé un sound design à base de drones, rejouant parfois les thèmes emblématiques de la série mais de manière bien parcimonieuse.

Albert sous une pluie battante crie "Fuck Gene Kelly, you motherfucker!"

Alors certes il y a aussi les chansons de fin, mais je les trouve très inégales comme elles collent plus ou moins à l’esprit de la série, et c’est très subjectif. J’aime beaucoup la chanson de Chromatic à la fin de l’épisode 2 qui marque le retour de James (qui nous infligera sa chanson minimaliste au cours de la série), et d’ailleurs ce groupe est le seul à revenir dans un autre épisode il me semble. Symétriquement, il y a aussi le retour très émouvant de Julee Cruise dans l’avant-dernier (d’ailleurs le mieux noté sur SensCritique). Mais autant j’apprécie en général les bandes originales de Trent Reznor et Atticus Ross, autant je n’ai jamais accroché à Nine Inch Nails (qui synthétise à peu près tout ce que je déteste dans la musique des années 1990, qui sacrifie la mélodie sur l’autel du sound design). Un autre problème que pose à mon avis ce rituel des chansons au bar, c’est que cela fait presque toujours finir les épisodes sur un moment calme, quand les deux premières saisons étaient réputées pour leur cliffhangers – sans même parler de celui de la fin de la deuxième saison, indépassable.

Et puis il y a une autre chose que David Lynch s’est mis à bricoler lui-même dans la dernière partie de sa carrière, les effets spéciaux. Hormis une tentative d’effet numérique primitif avec le visage de Joan Chen intégré dans la poignée d’un (Josie) placard, ceux des deux premières saisons étaient très artisanaux. En particulier, j’adore le vol d’âme de Windom Earle par Bob dans le dernier épisode de la deuxième saison ci-dessous (désolé pour le format de la vidéo mais je n’ai pas trouvé mieux). Hélas, en vingt-cinq ans, Lynch a découvert Photoshop et même si la société Buf en a réalisé une bonne partie, le réalisateur a créé lui-même pas mal d’effets 2D. Le souci est que tout fait extrêmement vieillot, et pas dans le bon sens, avec de la synthèse façon 3D Studio Max (notamment quand les personnages se transforment en sphères). Comme tout le monde, j’aime beaucoup le huitième épisode, enfin surtout le début et la fin, mais la partie centrale avec le géant ressemble franchement à un point & click CD-ROM de la fin des années 1990… Ce qui a un certain charme, mais assez nanar comme dans Twixt (2011) ou Dracula 3D (2012), et ce n’est pas forcément ce que j’espérais d’un grand artiste visuel comme Lynch, même après son passage au numérique avec Inland Empire (2006). J’aurais aussi aimé que l’affrontement final soit un peu moins premier degré, car là on a l’impression de jouer à La Guerre des têtes (2011) sur 3DS. Mais ce n’était évidemment pas simple comme l’incroyable interprète de Bob est décédé prématurément en 1995.

À ce sujet, il faut reconnaître que David Lynch a tout de même réussi à faire revenir beaucoup de comédiens, parfois pour une seule scène d’ailleurs comme David Duchovny. Il a même ramené Sherilyn Fenn dont le personnage était pourtant laissé pour mort à la fin de la deuxième saison, et du reste elle ne sert pas à grand-chose hormis nous gratifier de sa célèbre danse. De ce fait, je suis (un peu) déçu de certaines absences, comme Heather Graham qui aurait pu facilement apparaître dans le diner du dernier épisode, moins par celle de Michael Ontkean puisque je trouvais l’interprète du shérif Truman assez pénible dans la série d’origine. Et cela a permis à Lynch de travailler avec Robert Forster quelques années avant sa disparition – une bonne partie du casting nous a d’ailleurs quittés peu avant ou juste après le tournage… Le réalisateur en a aussi profité pour inviter plein d’autres de ses acteurs fétiches absents des deux premières saisons (Harry Dean Stanton, Laura Dern, Naomi Watts, etc.) et d’autres avec lesquels il n’avait, à ma connaissance, jamais travaillé comme Ashley Judd, Amanda Seyfried, Caleb Landry Jones, Jim Belushi, Tim Roth ou Jennifer Jason Lee. C’est d’ailleurs presque trop et je peux comprendre ceux qui reprochent à The Return d’être un défilé d’acteurs un peu complaisant dans la mesure où, encore une fois, certains n’apparaissent que pour une scène (Michael Cera). Il est clair que s’il s’agissait d’une série plus commerciale basée sur une grosse licence, on lui reprocherait son fan service.

Enfin, même si c’est moins net que le décor, la musique ou les effets spéciaux, il me semble que The Return a une tonalité différente des deux premières saisons, et sans doute parce que David Lynch a tout réalisé lui-même et que la série était moins destinée au grand public. Il y a certes toujours de l’humour, mais c’est quand même encore plus sombre, avec beaucoup de séquences en noir et blanc – ou presque tellement l’image est contrastée parfois. Et c’est surtout autrement plus gore ; c’est d’ailleurs sans doute ce qui a encouragé Remedy Entertainment à aller franchement dans cette direction pour Alan Wake 2 (2023), l’ironie en moins hélas, à mon humble avis. Je me souviens d’un article au sein d’un dossier des Cahiers sur la série qui l’étudiait au prisme des sucreries, donuts et tartes aux cerises qui pullulent dans les deux premières saisons. Pour l’auteur, cela servait tout comme l’ambiance soap parfois sirupeuse à contrebalancer l’horreur des évènements, et c’est sans doute ce qui manque un peu dans The Return, malgré le rôle toujours important du café et d’une unique tarte qui fera basculer le récit. Car au final, c’était surtout Dale Cooper qui était gourmand dans la série et désormais Dougie dans The Return, mais son état rend le café particulièrement amer.

Dale Cooper nous regarde et dit "I am the FBI"

Je me suis rendu compte depuis que je n’étais pas le seul à être frustré par la léthargie de Cooper. Forcément, après des années d’attentes, on a envie de le retrouver et même si on en a deux pour le prix d’un, aucun n’est le bon. Dougie est indéniablement drôle, mais on attend qu’il retrouve ses esprits et on voit le nombre d’épisodes restant diminuer drastiquement sans que ça ne s’améliore… Je ne sais pas si j’y ai pensé en 2017, mais en la revoyant, je me suis dit que la série était tombée peu après que mon père, atteint de démence sénile, avait été placé en EHPAD. Cela a clairement été bien pire par la suite (surtout après une courte hospitalisation dont il est revenu très changé), mais il y a quelque chose de traumatisant à ce qu’un proche semble être une personne différente. Quand j’étais à l’EICAR, mon professeur d’anglais avait salué mon commentaire sur les films de Body Snatchers (que j’affectionne) et que l’on peut généraliser aux films de zombies ; quand on a vraiment peur, on appelle souvent sa mère parce que c’est en dernier recours la seule personne qui peut nous rassurer, et le plus terrifiant est donc quand notre mère n’est plus notre mère. Et c’est ce qui rend The Return encore plus malaisant, car toute la série ressemble à Twin Peaks sans être tout à fait Twin Peaks, comme son cadavre certes toujours beau, enroulé dans une bâche en plastique.

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