Le Mythe de la Caserne

Dracula 3D (Dario Argento, 2012)Après plus d’un mois sans publier de nouvel article, il était temps de s’y mettre ! Je tiens quand même à préciser que ce texte était prévu de longue date, mais j’ai été pris par pas mal de choses concernant mon activité au sein de l’association MO5.COM (dont plusieurs journées de déménagement intensif). J’ai même déjà planifié le prochain article, mais j’ai d’abord « besoin » de celui-ci. Alors c’est vrai qu’il est audacieux de traiter un film comme Dracula 3D après La Grotte des rêves perdus, mais c’est ça aussi l’avantage de ma vue bifocale ; mes deux yeux n’ayant pas la même myopie, le droit voyant plus près que le gauche, je suis une demi-dioptrie vivante ! Et c’est ainsi que j’ai la faculté d’avoir un double point de vue sur les choses, et d’apprécier de la même manière des œuvres très différentes !

Enfin ce sont un peu des âneries mais je suis bien obligé de trouver régulièrement des justifications au nom compliqué de mon blog… et au fait que j’aborde aujourd’hui le dernier film de Dario Argento. Alors bien entendu, être une demi-dioptrie ne signifie pas être totalement aveugle, et le film souffre de défauts évidents, à commencer par des effets spéciaux très bas-de-gamme conçus par des sociétés locales. Le budget, glané à droite et à gauche, n’y est sans doute pas étranger. D’ailleurs, le casting international est aussi très inégal, surtout côté espagnol, avec un Harker très fade (dont le rôle est d’ailleurs bien diminué dans cette adaptation) et une Tania vraiment nunuche. L’argent a visiblement tellement manqué que Dracula doit en plus se contenter d’une seule femme… Du coup on comprend mieux pourquoi il cherche à tout prix à pécho Mina Harker, jouée ici par la charmante Marta Gastini, à la plastique nettement moins 3D relief que celle des autres femmes du film…

Une très belle affiche !Mais en réalité, j’ai plutôt été déçu pour d’autres raisons. Je suis peut-être un incorrigible rêveur, mais j’espérais beaucoup d’un film qui voyait le retour simultané de collaborateurs clés du réalisateur : Luciano Tovoli à l’image et Claudio Simonetti à la musique. Mais au lieu du délire baroque attendu, qui aurait compensé son absence de sérieux par une grande originalité, on se retrouve face une adaptation étonnamment fidèle au roman de Bram Stoker, en tout cas bien plus que des dizaines d’autres. Ainsi, le scénario ne fait pas le choix, comme beaucoup de films, de fusionner Mina et Lucy, ou bien Harker et Renfield. La seule grosse différence réside dans la proximité des lieux ; le château du comte se tient non loin du village où se déroule toute l’action. Ça simplifie et ça coûte sans doute moins cher, mais c’est surtout un choix déjà opéré par Le Cauchemar de Dracula (Terence Fisher, 1958) avec Christopher Lee.

D’ailleurs, comme dans ce dernier, Harker y est ici un bibliothécaire chargé de faire du tri pour le comte, et non un agent immobilier – pourquoi Dracula achèterait-il un logement à deux pas de chez lui ? Ce choix permet en outre de développer un aspect très intéressant dans le film, une sorte de pacte secret entre le comte et les villageois. Mais en dehors de ça, on retrouve la plupart des répliques et moments inévitables du roman, et malgré quelques folies passagères (la fameuse transformation en mante religieuse géante), le film est franchement sobre de la part de son auteur. Et cela se retrouve notamment dans la musique, dans laquelle je fondais beaucoup d’espoirs. J’estime que le groupe de Simonetti, Goblin, a été une grosse source d’inspiration pour le jeu vidéo japonais ; après tout, le Japon est le second marché du cinéma d’horreur italien et le rock progressif y est très apprécié.

J'adore Asia Argento mais les longues canines ne lui vont pas du tout...

J’adore Asia Argento mais les longues canines ne lui vont pas du tout… (je vous laisse trouver vous-mêmes ces horribles photos)

J’imaginais donc quelque chose de plus proche que ce que le compositeur faisait encore dans Le Sang des innocents (2001), ce qui aurait donné un côté franchement Castlevania à l’ensemble. Et dans cette ambiance de jeu vidéo, les bizarreries seraient passées comme une lettre à la poste (ou presque). Hélas, la bande originale est plutôt classique, orchestrale, avec comme seule audace l’utilisation du theremin, mais celui-ci a plutôt tendance à renforcer le côté série Z du film, évoquant les films de genre des années 50 à la Ed Wood. Seul le thème du générique de fin assume le rock progressif à l’ancienne, avec le clip bien kitsch qui va avec. Ce dernier mérite d’autant plus le coup d’œil qu’il est en 3D ! De manière générale, tous les bonus sont affichés en 3D – ce doit bien être le seul Blu-ray de ma collection dans ce cas – même si pour les interviews, tournées en 2D, l’effet se limite au picture-in-picture.

En parlant de 3D, le film offre quelques effets intéressants (les plans vus de l’intérieur d’un cercueil au début) mais passe clairement à côté d’expérimentations possibles. Comme je l’expliquais dans mon long réquisitoire, la réduction de l’écart entre les deux objectifs se prêterait à merveille à la simulation du point de vue des animaux ou des insectes… Et vu le nombre de bestioles présentes, il y avait certainement matière à faire quelque chose ! Mais la meilleure scène, peut-être celle qui a motivé Argento à faire le film d’ailleurs, est celle dite « de la caserne ». Dans cette séquence, quelques militaires et « hommes forts » du village sont réunis pour remettre en cause le fameux pacte avec Dracula. Mais alors qu’ils sont en train de comploter contre lui, sans faire attention aux mouches qui virevoltent autour d’eux, le comte fait son apparition, et apparemment il n’est pas très content…

J'adore Rutger Hauer, mais son rôle s'avère étonnamment passif

J’adore Rutger Hauer, mais son rôle s’avère étonnamment passif

Si beaucoup de cinéphages apprécient surtout les films de Dario Argento pour leur violence graphique, je fais plutôt partie des esthètes qui les aiment pour leur mise en scène. Quand les premiers ont souvent Suspiria comme film culte, les seconds lui préfèrent généralement Profondo Rosso. Hélas, depuis quinze ans, les idées de mise en scène se sont raréfiées dans le style du réalisateur, comme c’est souvent le cas chez les cinéastes vieillissants qui visent alors l’épure. Les fans se sont alors consolés avec le gore, qui va aujourd’hui plus loin que dans les années 70-80 – c’est même le commun de nombreuses séries TV après tout. Les distributeurs ne s’y sont pas trompés, et après l’immense déception que fut Giallo (sur le plan de la mise en scène comme du gore), ils ont carrément pondu une bande-annonce contenant tous les effets spéciaux du film, et donc ceux de cette séquence.

La seule surprise qui a été préservée, et que je m’en vais de ce pas déflorer, c’est le fameux suicide forcé. J’avais beaucoup entendu parler de ce passage qui au final s’avère très sobre, mais d’autant plus efficace. Vous l’aurez compris ; la scène de la caserne est un festival de morts violentes, mais ce qui m’intéresse plus précisément est sa mise en scène justement. En effet, elle débute et s’achève par un plan d’ensemble en courte focale, qui nous montre le lieu, très épuré d’ailleurs, dans son intégralité. Cela ressemble un peu au plan introductif d’une scène d’action, comme par exemple dans un film de kung fu, et ça suscite un sentiment difficile à décrire, assez jubilatoire, et qui est pour moi lié à la 3D. Je le comparerais au basculement d’axe du Crime était presque parfait. On a tout d’un coup la sensation de saisir instantanément un lieu dans son ensemble, avec sa spatialité et ses potentialités.

Le film m'a au moins permis de créer le meilleur gif de l'histoire d'Internet !

Le film m’a au moins permis de créer le meilleur gif de l’histoire d’Internet !

Le temps est alors suspendu, comme avant la tempête. Dracula fait ensuite son apparition dans un effet spécial plutôt raté comme d’habitude, même si Thomas Kretschmann en impose alors sacrément. Si beaucoup se sont moqués du choix de cet acteur allemand mésestimé (déjà excellent dans Le Syndrome de Stendhal, l’un des chefs d’œuvre ignorés d’Argento), son Dracula parvient bien à mêler animalité et aristocratie. Il a parfois une gestuelle très étudiée, comme sa manière de faire reposer sa main, en équilibre sur l’annulaire, sur la table de la fameuse caserne… De toute façon, certains ont trouvé à l’époque Gary Oldman fade en comparaison de ses prédécesseurs, donc je ne vois pas pourquoi je perds mon temps à me justifier… Kretschmann est certes inégal, mais on le sent plus impliqué qu’un Rutger Hauer un peu absent et qui semble tuer tous ses agresseurs par accident…

Au fond, Dracula 3D illustre à merveille une grande difficulté que rencontrent les films qui s’essaient au procédé. D’un coté, cela ne sert franchement à rien de les voir en 2D, car le relief donnant un meilleur rendu des incrustations, s’en passer rend les effets spéciaux encore plus artificiels. Mais d’un autre côté, ces films sont souvent très difficiles à voir dans de bonnes conditions. Après avoir été projeté dans les cinémas MK2 dans le cadre d’une opération liée au festival de Cannes (où le film avait été montré en séance de minuit), il est sorti en salles longtemps plus tard, et uniquement dans une poignée de cinémas habitués des exceptions comme le Publicis. J’ignore si le Blu-ray doit être édité en France, mais comme l’original italien comporte des sous-titres français (sauf pour les bonus, hélas), je me suis reporté dessus. Mais il faut vraiment être idiot ou motivé (je vous laisse décider à quelle catégorie j’appartiens) pour l’acheter à ce prix-là…

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