Catch et dramaturgie classique

John-CenaSi je regardais le catch sporadiquement dans les années 90, je m’y suis mis plus franchement (mais progressivement) en 2002 par le biais des jeux vidéo. C’est même Marcus qui m’a fait découvrir que les jeux de catch pouvaient être extrêmement fun en multijoueur, en particulier lorsque l’on crée ses persos à l’image de soi et de ses amis. Et quitte à y investir de l’argent, autant se renseigner un peu sur les « personnages » déjà disponibles… J’ai commencé comme beaucoup avec RAW sur RTL9, puis j’ai découvert les autres productions de la WWE, les promotions du passé, le catch hardcore, japonais et notamment le joshi puroresu du début des années 90 – une merveille. Parallèlement, je me suis peu à peu désintéressé de la WWE – je ne regarde plus que les special events – surtout après 2005. Plus précisément en avril, au moment où je découvrais la TNA, mais aussi alors que John Cena et Batista gagnaient les deux championnats principaux à Wrestlemania. Or ces deux catcheurs au physique de Musclor sont les symboles de l’ère « PG » (tout public), une période bien controversée…

Parce que, même si ce que je vais raconter ici est bien entendu subjectif, peu de fans adultes gardent un bon souvenir de cette époque encore récente ; et même alors qu’elle semble abolie, il y a des faits qu’on peut difficilement ignorer. Aujourd’hui, les fans acclament des heels (des « méchants ») comme Dolph Ziggler, Wade Barrett, Cesaro, les trois membres de la Wyatt Family et ceux de The Shield, même si ces derniers sont récemment passés du côté des babyfaces (les « gentils »). Et justement, du côté des soi-disant favoris de la foule, Batista a lui raté son retour et a dû accélérer son heel turn, tandis que John Cena, Big E ou encore Sheamus sont régulièrement hués… En particulier s’ils affrontent l’un des heels cités plus haut, mais rassurez-vous, ils leur arrivent d’être parfois soutenus par le public quand ils affrontent « pire » qu’eux, c’est-à-dire des jobbers (qui perdent tous leurs matches) ou des catcheurs impopulaires pour des raisons culturelles (Rusev, le méchant Bulgare Russe).

Devinette : le catcheur qui va faire son entrée sera-t-il populaire ou détesté par le public ?

Devinette : le catcheur qui va faire son entrée sera-t-il populaire ou détesté par le public ?

Évidemment, ce phénomène n’est pas tout à fait nouveau. Cela a sans doute commencé avec l’Attitude Era et Stone Cold Steve Austin, le premier heel à être devenu instantanément favori de la foule à force d’être badass. Durant la Television Era des années 50-70, c’était plus simple ; on jouait sur des ressorts comme la nationalité des catcheurs, d’autant que le public était principalement composé de marks – des fans qui ignorent que le catch est arrangé. Mais maintenant que tout le monde (ou presque) sait que c’est un spectacle, et que ce n’est donc pas exactement le mérite qui fait qu’on gagne un match, c’est un peu plus compliqué… Il y a heureusement des recettes qui fonctionnent toujours, comme citer le nom de la ville où on se trouve, en bien (face) ou en mal (heel), typiquement en vantant les mérites ou en se moquant d’une équipe sportive locale. La grande majorité du public n’est en effet pas assez blasée pour y voir une tactique si facile qu’elle tient presque du mépris…

L’industrie du catch – la WWE en tête – a toujours voulu imposer la discipline comme un divertissement à part entière, au même titre que le cinéma. Après tout, la fin est prédéterminée dans les deux cas. On ne peut pas nier qu’il y a un élément narratif dans le catch, et la fin de l’innocence des fans n’a sûrement pas remis en cause cet état de fait, bien au contraire. C’est justement depuis que l’on sait que les babyfaces et les heels ne se détestent pas vraiment qu’il est devenu primordial de nous faire croire à leur rivalité. Il n’y a donc pas de raison que le catch échappe à la dramaturgie classique, dont les principes sont appliqués en littérature, au théâtre et au cinéma depuis à peu près aussi longtemps que ces moyens d’expression existent… Et d’ailleurs, au catch, les matches les plus classiques sont souvent construits en trois actes ; le face commence à rouer le heel pour faire plaisir au public, puis le heel reprend le dessus pour un long second acte où il fait souffrir le face pour galvaniser le public, et enfin le face retrouve des forces grâce aux encouragements et gagne le match.

Le catch était un divertissement populaire, y compris en France, à la fin du 19e et au début du 20e siècle

Le catch était un divertissement populaire, y compris en France, à la fin du 19e et au début du 20e siècle

D’ailleurs, Roland Barthes écrivait ceci dans Mythologies (1957), où il faisait la sémiologie de ce qu’on appelle aujourd’hui « la pop culture » (la publicité, les mariages médiatisés, etc.) : « Dans le catch, on passe du pauvre catcheur martyrisé par le « méchant », qui enfreint les règles du jeu, à un retournement salvateur. Le salaud est pris au piège, par un retournement soudain. La foule crie, subjuguée, et jouit de la vengeance. Le public est juste, il n’a pas besoin d’arbitre, ou de règles. Il sait le bien et le mal. Et il n’a aucune pitié devant le salaud qui a pris en traitre son partenaire de scène. C’est œil pour œil, dent pour dent. Pas d’intermédiaire dans cette justice, où l’intimité du cœur, et non la raison, trouve sa vérité. » Le babyface est donc le protagoniste de l’histoire, même si dans la dramaturgie classique, le protagoniste n’est pas toujours le gentil comme dans Columbo où l’on suit le criminel dans ses déboires pour échapper au flair de l’inspecteur. Car le protagoniste, c’est le personnage du récit qui vit le plus de conflits. Il crée ainsi de l’empathie et le lecteur/spectateur aura tendance à le soutenir même s’il est méchant.

Columbo ne fait d’ailleurs que reprendre le principe initié par Crime et Châtiment, où l’on se surprend à espérer que le criminel s’en sorte. En humaniste, Dostoïevski avait compris qu’il suffit d’épouser le point de vue des meurtriers, de nous montrer leurs doutes et leurs remords, pour mieux les comprendre à défaut de les excuser. Et ce que j’explique ici est loin d’être une digression ; c’est même le cœur du principal problème de booking (l’établissement des matches et de leurs résultats) de la WWE ! Dans mon exemple de match, on voit bien comment le babyface est le protagoniste qui endure la torture et la tricherie de son adversaire durant le second acte. Mais à la WWE – je ne saurais dire si cela a commencé avec Hulk Hogan ou avant ça – il y a depuis longtemps une tradition de babyfaces surhumains. Peut-être est-ce que cela vient d’un excès de personnages bigger than life.  Et s’ils ont suivi le schéma classique jusqu’à l’Attitude Era, il est assez logique que Stone Cold soit devenu babyface en souffrant le martyre face à un Bret Hart dans un match légendaire où les rôles se sont inversés, le premier préférant s’évanouir plutôt que d’abandonner.

L'acte de naissance de l'Attitude Era

L’acte de naissance de l’Attitude Era

Et si les Américains sont obsédés par les figures christiques, on peut en effet dire que Steve Austin a souffert pour que les babyfaces n’aient plus jamais à le faire. Je caricature mais depuis l’Attitude Era, eux qui avaient bien souvent fait aussi leurs débuts en heels, ont pu conserver leurs habitudes de bad guys. Le public ne voulait plus voir le bon géant qui rappelle aux enfants de prendre leurs vitamines et de prier chaque soir. Il réclamait des stars insolentes qui ont toujours un bon mot pour vanner leurs adversaires. Le problème, c’est que ridiculiser un ennemi le rend moins dangereux, et que cela rend surtout les babyfaces sans peur et au final arrogants, presque antipathiques. Le rôle de « grand frère » a du coup été transmis aux poids-moyens, les high flyers, littéralement transformés en spot monkeys, des singes savants qui impressionnent avec leurs acrobaties mais ne font preuve d’aucune personnalité. À la résurrection de l’ECW qui lui a enfin rendu la parole, Rob Van Dam s’était d’ailleurs plaint de n’avoir pas le droit de dire autre chose que cool et whatever. Et il semble qu’il n’a pas été écouté quand on voit Rey Mysterio, Kofi Kingston, Evan Bourne et Cie…

Certes, on ne peut pas trouver ces derniers arrogants – encore qu’ils peuvent se montrer antipathiques à force de faire tourner en bourrique leurs adversaires – mais cela ne les rend pas admirables pour autant. Leur gentillesse est parfois même horripilante tant elle est peu crédible, même si c’est un problème inhérent au catch. Pour que le public soit motivé par un match, il est en effet préférable de faire s’affronter un face et un heel. Par conséquent, un babyface convoitera rarement la ceinture d’un autre face, ce qui est l’une des incohérences les plus flagrantes et les plus récurrentes dans une discipline qui cherche tout de même à se faire passer pour un sport, donc caractérisée par l’esprit de compétition. Les babyfaces donnent souvent l’impression d’être tous des amis – comme s’ils se reconnaissaient entre eux – et lors d’un match en équipe avec beaucoup de catcheurs façon Survivor Series, on se retrouvera presque toujours avec une équipe face et une équipe heel.

Survivor Series, novembre 2013 : les "gentils" sont à gauche, mais les quatre catcheurs les plus populaires de la photo sont à droite !

Survivor Series, novembre 2013 : les « gentils » sont à gauche, mais les quatre catcheurs les plus populaires de la photo sont à droite !

Et c’est bien là le problème. Si l’on revient à notre définition du protagoniste, c’est-à-dire du personnage qui endure le plus de conflits et qui crée le plus l’empathie, on se rend bien compte qu’ici, les babyfaces ont toujours plein d’alliés sur qui compter, quand les heels, eux, sont souvent plus isolés. En effet, pour coller à leur caractérisation de « méchant », ils n’hésiteront pas à trahir leurs complices ou à faire preuve de lâcheté. Et eux ont souvent moins d’états d’âme à convoiter la ceinture d’un autre heel. Donc, à moins de faire partie d’une faction, ce qui reste d’ailleurs la meilleure formule de nos jours, le heel se retrouve seul contre tous. Alors il suffit qu’il soit un minimum divertissant ou badass, et vous avez là le vrai protagoniste, celui que les smart fans, « ceux qui savent », vont élire comme favori à coup sûr. Bien entendu, on objectera que le protagoniste n’est pas forcément gentil comme on l’a dit plus haut, mais au catch, la vraie définition du babyface, c’est précisément d’être le « favori de la foule », pas forcément un gentil garçon. Et c’est là selon moi le souci de la WWE.

Dire que The Rock était accueilli comme ça à ses débuts !La fédération de Stamford s’entête en effet à « fabriquer » des babyfaces et donc à nous dicter qui doit être notre favori, parfois avant même qu’on le connaisse. Elle a pourtant eu un excellent cas d’école dès 1996 avec un certain Rocky Maivia. Celui qui est aujourd’hui l’un des catcheurs les plus populaires au monde a été détesté à ses débuts à un niveau rarement atteint depuis. Imposé au public comme babyface alors qu’il était expérimenté, il fut le seul survivant de son tout premier match et a gagné son premier titre quelques mois plus tard. Avant de revenir en heel en 1997 en tant que The Rock, il était si haï que le public ne se contentait pas de scander « Rocky sucks! » mais carrément « Die, Rocky, die!« . On peut d’ailleurs trouver un cas similaire au cinéma dans le récent World War Z. Le vrai problème de ce film, qui n’était pas si mal par ailleurs, est que dans un récit qui se prêtait très bien à une résolution par la coopération entre les nations du monde entier, un seul type de l’ONU, Brad Pitt, sauve le monde à lui seul et en survivant à tout, même à un accident d’avion. Et pendant ce temps-là, les super-héros des films DC et Marvel, eux, sont rongés par les doutes existentiels !

On peut toutefois comprendre les difficultés que pose John Cena, car il continue de faire vendre beaucoup de merchandising et il n’est pas certain qu’il puisse fonctionner en heel après tant d’années à défendre la veuve et le petit Jimmy. Le souci est qu’il est sans doute un babyface d’un autre temps, une sorte de Hulk Hogan qui n’aurait pas la porte de sortie de l’Attitude Era pour devenir Hollywood Hogan. Car même si certains smart fans trouvent ce dernier surestimé, on ne peut pas nier qu’il a su négocier son virage en exploitant sa popularité de face pour devenir un heel arrogant et puissant. Cena, lui, semble vivre dans les années 50 et disait souvent, quand il a commencé à être controversé, qu’il allait « faire taire les critiques en gagnant son prochain match » contre toute attente. Sauf que les fans le détestent précisément parce qu’il gagne tous ses matches, puisqu’ils savent aujourd’hui qu’il ne les remporte pas parce qu’il est fort, mais parce que la direction l’a décidé… Mais est-ce que cette direction va continuer de le soutenir s’il se met à lui faire perdre de l’argent ?

Certains, comme le Bleacher Report, diront que l'important est de ne pas laisser indifférent... Oui, mais jusqu'à quel point ?

Certains, comme le Bleacher Report, diront que l’important est de ne pas laisser indifférent… Oui, mais jusqu’à quel point ?

À l’inverse, la WWE gère souvent mal ses heels, car elle en fait des méchants mais pas des antagonistes ; ils ne sont pas assez cruels pour susciter la haine et donner envie au public de les voir perdre. L’ère PG n’a pas aidé car on ne voit hélas plus de heels vraiment terrifiants comme les créaient les promotions hardcore. Mr. Pogo et Sandman, dans les années 90, étaient d’autant plus détestables qu’ils n’avaient aucune dégaine. Moches et grassouillets, ils ne gagnaient qu’en étant extrêmement violents et je ne vois pas comment on pourrait trouver Mr. Pogo cool quand il lacère le dos de son adversaire avec une faucille… À la WWE, les heels vont rarement dans ces extrémités et se contentent donc de tricher, parfois de manière astucieuse – ce qui les rend plutôt sympathiques ! Ceux qui sont violents sont en général les catcheurs de type « dominant » comme Rusev ou Brock Lesnar. Mais les faire gagner clean tend parfois à les rendre trop respectables. Ce n’est donc pas si étonnant si Lesnar a perdu la majorité de ses gros matches depuis son retour, sauf un en particulier…

Mais si la WWE n’avait pas recouru à l’énorme joker de lui faire battre Undertaker (invaincu depuis vingt ans à Wrestlemania), il aurait sans doute été difficile à terme de le rendre crédible comme heel dominant. On verra d’ailleurs ce que ça donne contre John Cena. Ce dernier a clairement commencé à agacer le public lors de ses rivalités avec Kurt Angle en 2005 qui, il faut dire, s’est vraiment imposé à cette époque comme l’un des meilleurs catcheurs de tous les temps, et avec Edge. La rivalité Edge/Cena m’a semblé interminable, et ce n’est peut-être une impression dans la mesure où le Canadien, qui venait d’être champion du monde pour la première fois lorsqu’elle a débuté en janvier 2006, a fini comme l’un des catcheurs les plus décorés de l’Histoire avec onze titre mondiaux en seulement cinq ans ! Mais certains de ses règnes ont été extrêmement courts, parce que la WWE avait du mal à rendre crédibles ses victoires contre Cena. Il a dû recourir à tous les stratagèmes – y compris épouser la general manager Vickie Guerrero – pour gagner quelques matches…

Comment ne pas compatir ?

Comment ne pas compatir ?

Et il est évident que c’est de cette façon que Edge est devenu un favori de la foule. Il suscitait l’empathie parce que c’est lui qui vivait le plus de conflits, c’est lui qui devait coucher avec l’horrible Vickie… D’ailleurs, chaque fois que la WWE a tenté de créer un couple entre un babyface et une diva, cela n’a jamais fonctionné. Parce que le public, majoritairement masculin, est par essence jaloux et ne veut pas voir sa dulcinée avec un autre homme, surtout si c’est un type comme John Cena ! D’ailleurs, la TNA l’a récemment bien compris en exploitant la relation entre Velvet Sky et Chris Sabin de manière à rendre ce dernier absolument détestable. Car non seulement il brisait le cœur des fans de Velvet, mais il l’exploitait honteusement pour gagner ses matches. Mais pour en revenir à la rivalité Edge/Cena, elle n’a pas causé un retournement des deux hommes comme pour Stone Cold/Bret Hart, et John Cena a depuis été systématiquement hué par une bonne partie du public, peut-être la majorité.

Heureusement, il arrive encore que certains heels soient détestés, en général parce qu’ils sont horripilants, totalement lâches ou les deux. Bo Dallas est sans doute un bon exemple de catcheur délicieusement détestable, même s’il semble avoir du mal à faire ses preuves. La WWE est sans doute aussi handicapée par sa course actuelle aux mèmes, qui était sans doute partie d’une bonne intention – les catch phrases à l’heure des réseaux sociaux – mais qui ont pris des proportions inquiétantes depuis le succès des « Damn! » de Ron Simmons ou des « Excuse Me! » de Vickie Guerrero. Il est clair que Daniel Bryan n’aurait jamais percé sans son « Yes! Yes! » mais il ne faut pas oublier que c’est précisément ce qui lui a permis de redevenir babyface. On comprend donc mal ce qui pousse la promotion à autant rechercher ce genre de gimmicks avec des heels, comme la musique de Fandango, les Bad News ou le « We, the people!« , crédo patriotique d’extrême droite que le public scande comme n’importe quelle catch phrase… Peut-être que c’est moins gênant avec un heel si ça ne prend pas !

Quand le public scande ce slogan d'extrême-droite, ça fait froid dans le dos, surtout avant un match contre un catcheur noir...

Quand le public scande ce slogan d’extrême-droite, ça fait froid dans le dos, surtout avant un match contre un catcheur noir…

Du coup, ne restent vraiment heels – pas au sens de méchants mais de détestés par le public – que les catcheurs perçus comme faibles. Or le problème est qu’ils ne font précisément pas ce pourquoi ils sont payés ; ils ne peuvent pas mettre en valeur les faces qu’ils affrontent puisqu’il n’y a aucun mérite à battre une andouille ! Et comme on le disait, les choses sont devenues plus difficiles depuis l’Attitude Era, et encore davantage avec l’essor d’Internet. Car aux conflits de la fayfabe, ceux qui ont été créés par les scripteurs, s’ajoutent ceux de la vie réelle. Si l’on prend l’exemple de Dolph Ziggler, sans doute l’un des heels (jusqu’à l’année dernière) préférés des smart fans, il ne doit pas seulement sa popularité qu’à ses compétences indéniables, mais aussi parce qu’il endure des conflits en dehors du ring car il est totalement sous-estimé par les officiels – c’est l’anti-Cena, donc. Et à cause de sa grande gueule, il est souvent « puni » et doit perdre de nombreux matches où son talent brille cependant. Récemment, Ric Flair a proposé d’être son manager mais la WWE aurait refusé…

C’est donc son opposition à la direction qui le rend populaire, ce que la WWE a fini par exploiter récemment. Cela a commencé avec le fameux discours « pipe bomb » de CM Punk, où la frontière entre réalité et kayfabe s’est brouillée. Le lutteur a ouvertement critiqué son employeur et est ainsi devenu le héros de la foule. Mais l’exemple plus récent de Daniel Bryan est encore plus captivant. Pour le coup c’était un vrai protagoniste puisque toute la compagnie était liguée contre lui. Dans la réalité, si la direction ne l’aimait pas, il aurait juste été licencié, mais au catch, on préfère le martyre. Ce qui est intéressant, c’est que pour le coup la WWE a extrêmement bien joué son rôle de faire endurer à Bryan le maximum de conflits, y compris hors caméra, pour le rendre encore plus héroïque et populaire. Mais ce sont les fans qui se sont montrés décevants – à moins qu’ils aient un peu trop bien joué le jeu. Parce qu’ils ont énormément critiqué la direction qui pour eux n’utilisait pas Bryan correctement.

Daniel Bryan, ou le Christ 2.0

Daniel Bryan, ou le Christ 2.0

Même un type intelligent comme Mick Foley a été très sévère vis-à-vis du booking de la promotion en début d’année, à moins qu’il ne fût lui aussi en train de jouer un rôle – il a d’ailleurs totalement retourné sa veste quand Daniel Bryan a finalement été sacré champion à Wrestlemania. En ce qui me concerne, je partageais totalement l’avis de Steve Corino qui estimait que la WWE avait raison de frustrer les fans en freinant l’ascension de Bryan ; c’est précisément ça qui en a fait un protagoniste fort. Le problème, j’imagine, c’est que les fans avaient si peu confiance qu’ils ont sans doute estimé que le sacre de Bryan n’avait même pas été prévu initialement – le départ de CM Punk ayant sans doute pas mal chamboulé les plans. Mais je continue de penser que les fans étaient idiots de huer le pauvre Rey Mysterio, dernier entrant du Royal Rumble, alors qu’il aurait même été injuste que Bryan fasse son entrée puisqu’il avait déjà eu un match plus tôt dans le PPV.

Par la suite, le très respecté Jim Ross a critiqué le fait que Daniel Bryan ait fui face à Kane, bien qu’il l’ait fait avant tout pour protéger sa femme. N’ayant pas vu l’émission où cela s’est produit, je ne peux pas dire si la séquence en question était effectivement ratée, mais je ne suis pas d’accord avec l’ex-commentateur lorsqu’il dit qu’un champion babyface ne doit avoir peur de rien. Sans qu’il ait l’air lâche pour autant, il ne doit pas être à l’abri du danger – détenir la ceinture en fait même une cible privilégiée ! Ross a raison sur bien des points, mais il fait hélas partie de ces quelques personnalités inattaquables de l’industrie, et personne n’ira jamais remettre en cause son avis… Je ne comprends pas non plus pourquoi il louange Bray Wyatt et en particulier sa manière de recourir aux cheap pops façon Mick Foley. Les cheap pops sont cheap par définition et ce n’est sûrement pas à un heel de les exploiter… Mais là encore, ne suivant pas régulièrement RAW, quelque chose doit m’échapper…

L'acte de naissance d'une des plus grandes rivalités de la TNA

L’acte de naissance d’une des plus grandes rivalités de la TNA

Cela dit, côté TNA, je n’ai pas compris non plus les propos d’AJ Styles remettant en cause le coup de boule porté par Kurt Angle sur Samoa Joe lors de leur première rencontre – pourtant l’un des moments préférés des fans. Il estime aussi que son pote Joe n’aurait jamais dû perdre dans sa rivalité contre Angle, alors que Joe lui-même, après avoir été sacré champion à Lockdown, pensait que ça avait été bénéfique de faire durer les choses (NB : il est vrai que Joe a depuis perdu beaucoup de matches, mais il fait partie de ces rares catcheurs qui savent faire passer une défaite pour une injustice). Du point de vue dramaturgique, le catch raconte en général la longue ascension d’un babyface, parsemée de nombreux obstacles/adversaires, pour devenir champion. Une fois décoré, le récit est achevé. Il faut passer à une autre storyline, et c’est pourquoi, bien souvent, les champions font alors un heel turn. Parce que depuis la nuit des temps, le récit de David contre Goliath, de l’outsider contre le champion dominant, est plus intéressant que celui du bon roi qui maintient son royaume.

Or il est clair que dans la rivalité Edge contre Cena, on pouvait vraiment se demander lequel des deux était supposé être Goliath… Et Vince McMahon a beau prétendre qu’il n’y a plus de faces ou de heels à la WWE, la manière dont sont caractérisés les catcheurs laissent planer le doute. Mais on vit dans une ère complexe où il devient difficile, même au catch, d’avoir une vision binaire des choses. D’ailleurs, certains ne divisent plus les lutteurs en faces ou heels mais les répartissent carrément suivant trois dimensions comme expliqué dans ce très intéressant article. En effet, depuis l’Attitude Era en particulier, certains catcheurs face peuvent tricher et certains heels peuvent se montrer courageux et dominants. L’article a aussi l’audace de citer le détesté Vince Russo qui explique parfaitement que dans un heel turn, le catcheur ne doit pas changer du tout au tout mais évoluer suivant des motivations personnelles, en conservant sa personnalité ; un courageux ne doit pas devenir lâche et vice versa.

Alignement tridimensionnel des catcheurs de la TNA

Catcheurs de la TNA répartis suivant trois critères : motivation, courage et respect des règles.

La WWE a quand même montré des signes positifs ces derniers temps, même s’ils n’ont pas toujours été appréciés à leur juste valeur. Mais quand je vois Roman Reigns distribuer les Superman Punch à la pelle, j’avoue être pris d’inquiétude… Encore une fois, si la WWE veut tellement élever le catch au même niveau que le cinéma, peut-être serait-il intéressant de se pencher sur la manière dont les films sont écrits, et d’embaucher des scénaristes de séries plutôt que des auteurs de soap comme cela a été le cas par le passé. J’en imagine déjà qui vont crier au scandale en rappelant que le catch est une discipline à part entière, avec ses propres spécificités. C’est vrai, et le catch n’a d’ailleurs pas vocation à être narratif, de même que les frères Lumière n’ont jamais décidé que le cinéma servirait à raconter des histoires. Mais si on veut en raconter, autant se renseigner sur la manière dont ça se fait.

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