Souvenirs : Question de perspective (1987)

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Double Dragon (1987, Atari ST)(ce souvenir revisite un article publié en décembre 2013 sur Retrogame Blog) Comme beaucoup de joueurs dont la passion est née d’une frustration, je ne viens pas d’un milieu très ouvert aux jeux vidéo ni au high-tech en général ; ma famille a sans doute été l’une des dernières en France à s’équiper d’un magnétoscope par exemple, et c’est probablement de là que vient ma fascination pour l’image en général. Il me semble donc que mes connaissances des jeux vidéo étaient proches du néant à sept ans. Je n’avais peut-être même pas encore vu la moindre borne d’arcade dans un café, lieu où je n’avais de toute façon rien à faire à cet âge. Ce n’est que plus tard que je serai fasciné par des jeux comme Shinobi, Rampage ou Operation Wolf, justement parce que je n’avais pas le droit d’y jouer. La Master System et la NES venant à peine d’arriver en France en 1987, j’imagine que ma vision du jeu vidéo se limitait alors à Pac-Man – du moins le dessin animé ! – et à la borne aperçue dans WarGames (1983). J’avais aussi vu une fois, chez des amis de la famille, un jeu qui devait être Dark Castle (1986) sur Macintosh ou une version monochrome de Conan: Hall of Volta (1984) sur Apple ][. C’était impressionnant et la machine avait un prix exorbitant ; ce devait être déjà exceptionnel que les enfants aient le droit de faire une partie, et nous de les regarder jouer.

À l’automne, je faisais ma rentrée au CE2 (j’avais un an d’avance) tandis que mon grand-frère rentrait en sixième. L’arrivée au collège est toujours l’occasion de se faire de nouveaux amis ; j’y rencontrerai moi-même un autre possesseur de Master System mais j’aurai l’occasion d’y revenir dans de prochains articles. Mon frère Éric, lui, y a fait la connaissance de Jérôme, et ce Jérôme-là avait la classe parce qu’il avait un Atari ST. Or non seulement je n’avais jamais entendu parler de ce micro-ordinateur (ni même peut-être d’Atari), mais je ne devais probablement pas imaginer un seul instant qu’une machine accessible au public puisse afficher des jeux en couleur. Jérôme est vite devenu le meilleur ami de mon frère, qui rêvait du coup d’avoir un jour son ordinateur. Éric et moi avions déjà à l’époque de grandes conversations sur les films et les jouets et, étrangement, l’un des moments les plus propices à ces discussions animées était le long trajet (au moins vingt minutes à pied compte tenu de notre âge) pour aller à l’église le dimanche – c’était une autre époque… Cela nous ennuyait bien sûr profondément et on passait la majeure partie de l’office à faire les idiots, mais en silence. C’est pourquoi le trajet restait le meilleur moment pour parler de tout et de n’importe quoi.

Double Dragon (Atari ST)

C’était pas bien beau mais il n’y avait rien de mieux pour moi…

Un dimanche, donc, Éric me raconte qu’il est allé chez son ami Jérôme et a passé l’après-midi à jouer à l’Atari ST. Il m’a probablement décrit des tas de choses concernant la machine et les jeux, mais je n’en ai retenu qu’une et c’est aussi ce qui l’avait marqué le plus : Double Dragon. Il m’avait expliqué qu’on évoluait dans les rues pour taper des méchants et qu’à la fin, il y en avait un très fort qui avait une grosse tête. Cette description est tout à fait exacte mais je me souviens très bien de la manière totalement erronée dont je l’avais interprétée… Jusqu’alors, je n’avais jamais vu le moindre scrolling et je ne suis même pas certain que j’aurais compris cette notion si on me l’avait expliquée. Il est aussi important de préciser qu’à l’époque, la vue « de trois quarts » (appelée belt scroll en anglais) était assez moderne. Elle était apparue dans Renegade du même auteur l’année d’avant et, jusque là, tous les beat ‘em up étaient vus de côté et l’on ne pouvait pas se déplacer dans la profondeur en tout cas. Ainsi, lorsque mon frère me parlait de se promener dans les rues, je m’imaginais un labyrinthe vu du dessus à la Pac-Man, et des petits bonhommes se poursuivant dedans pour se donner des coups. Je me souviens bien avoir posé beaucoup de questions, car je ne comprenais pas comment on pouvait voir les devantures des magasins avec autant de détail par exemple. Il y avait quelque chose de totalement paradoxal à voir un décor simultanément de profil et du dessus !

Le seul élément que j’avais assez bien imaginé était le fameux Abobo, effectivement un type balaise avec une tête énorme. Les idées et les images se bousculaient dans ma tête, et c’était d’autant plus cruel que je n’aurais probablement pas l’occasion de voir le jeu moi-même à moins, bien entendu, que nous ne fassions l’acquisition d’un Atari ST à la maison. Or à cette époque, ma grande sœur, l’aînée de la famille, réclamait une chaîne Hifi. Et nous n’avions pas de magnétoscope qui aurait pourtant servi à tout le monde. Mon père ne dépensait pas l’argent à la légère et, même s’il pouvait y mettre le prix si c’était « utile », ce genre d’achat nous demandait du lobbying. Je me souviens avoir, pendant un repas, organisé un petit tirage au sort pour déterminer dans quel ordre on achèterait le magnétoscope, la chaîne et l’ordinateur. Or si l’on finira par faire l’acquisition de ces trois appareils en effet, ce sera précisément dans l’ordre inverse de mon tirage au sort. Du haut de mes sept ans, les négociations m’ont paru interminables, mais elles n’ont en réalité pas duré longtemps ; mon frère a eu son Atari 520 STF pour ses onze ans en novembre 1987. Et même si le fait de pouvoir copier les jeux devait faire partie des arguments de la tractation, nous avons eu quelques jeux en boîte. Et le premier d’entre eux, celui qu’on a eu avec l’ordinateur, c’était bien entendu Double Dragon.

Atari ST

Notre premier ordi… et notre première machine de jeu !

La version Atari ST du jeu n’est clairement pas la meilleure, mais il est bien évident que cela n’avait alors aucune importance. Un jeu qui met en scène deux frères pratiquant les arts martiaux ne pouvait que fortement impressionner l’enfant que j’étais. Je passais déjà de longs moments devant le superbe écran-titre, accompagné de ce thème musical inoubliable. Je ne me souviens plus quand on a fait l’acquisition d’un second joystick, mais j’ai dû être frustré de ne pouvoir jouer à deux. On faisait apparaître le second joueur, et on le laissait se faire taper sans pouvoir se défendre ; on a peut-être même dû essayer de le contrôler à la souris ! C’est sans doute pour cela que par la suite, je donnerai beaucoup d’importance à la possibilité de jouer en coopération. Et puis Double Dragon avait un univers foisonnant pour un jeu d’arcade ; chaque ennemi était référencé dans le manuel avec son nom, sa taille, son poids… Plein d’informations inutiles que je m’efforçais de mémoriser tandis que je coloriais leurs silhouettes monochromes – une vilaine habitude que je conserverai hélas avec les manuels de la Master System, mais ils n’avaient qu’à mettre de la couleur eux-mêmes ! Quant à ma mère, elle devait déjà regretter que l’on ait assouvi le caprice de mon frère car la bande-son semble toujours encore plus répétitive et désagréable quand on ne joue pas. Je me souviens très bien qu’elle se plaignait de tous ces râles de mort qui ressemblaient à des vomissements.

Ironiquement, je comprendrai bien plus tard, en découvrant Street Gangs où ces bruitages sont sous-titrés (« BARF ! »), que ce choix de design sonore était intentionnel… De l’eau a coulé sous les ponts et j’ai été très surpris de voir ma mère me demander (en plaisantant à moitié, certes) un autographe de Yoshihisa Kishimoto lors de sa venue à Japan Expo car elle disait très bien se souvenir de Double Dragon ! Sa présence sur le salon a bien sûr été un moment très émouvant, car ce n’est pas tous les jours que l’on rencontre le créateur de l’œuvre qui a grandement façonné votre vision d’un médium. Aujourd’hui, même si je ne place pas forcément Double Dragon dans mes favoris, je cite souvent Die Hard Arcade sur Saturn comme mon jeu préféré et mon top dix figurerait forcément en bonne position Streets of Rage 2. Si mon goût pour les jeux en coopération s’explique aussi par ma qualité de petit frère, il est clair que le beat ‘em up a toujours été mon genre de prédilection. Mais il a hélas périclité depuis au profit du jeu de baston. Je me souviens qu’Éric ne comprenait d’ailleurs même pas l’intérêt de Street Fighter II à sa sortie ; comment peut-on trouver amusant un beat ‘em up dans lequel il y a un seul ennemi à la fois, pas d’arme et des décors qui ne font que deux ou trois écrans de large ? C’est aussi pour cela que Double Dragon aura toujours une place importante pour moi ; c’est à la fois le symbole de ma découverte du jeu vidéo et d’une époque révolue.

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