Apologie du remake

Suspiria

On lit et on entend souvent, de la part d’amateurs de cinéma mais pas forcément les plus éclairés, que Hollywood n’a plus d’imagination, qu’il n’y a plus que des suites et des remakes, que c’était mieux avant, etc. Or, s’il est vrai que les grandes majors osent moins pour des raisons économiques évidentes, puisque le coût d’un film ne cesse d’augmenter avec le temps, il ne faut pas oublier que Hollywood a connu d’autres périodes très conservatrices, dont une est même baptisée « âge d’or ». Mais on me rétorquera sans doute que Douglas Sirk et Howard Hawks faisaient preuve de beaucoup de subtilité et d’élégance pour glisser des sous-entendus plus subversifs durant cette période très policée… En tout cas, au-delà du côté réactionnaire, prétendre qu’il y a trop de suites et de remakes aujourd’hui témoigne d’une certaine ignorance de l’Histoire du cinéma (et de l’art en général). En effet, si le concept de franchise s’est surtout généralisé dans la seconde moitié des années 1970 avec Jaws, Star Wars, Rocky et Cie, les remakes sont eux presque aussi vieux que le cinéma lui-même, aussi vieux que le gag de l’arroseur arrosé. Et l’arrivée du parlant a suscité pas mal de remakes de films muets, parfois pas leurs propres auteurs, comme Abel Gance avec J’Accuse en 1919 et 1938. Dans le même esprit, Hitchock a refait en 1956 un remake américain de son film britannique L’Homme qui en savait trop (1934). Mais forcément, ça ne choque personne dans ce cas.

Il y a aussi des films qui ne sont pas perçus comme des remakes mais qui sur le papier témoignent du même prétendu manque d’imagination des producteurs, comme les sujets historiques maintes fois abordés (Jeanne d’Arc), et surtout les différentes adaptations d’un même roman. Surtout qu’autrefois, du moins à Hollywood, presque tout était basé sur un livre, quitte à s’en éloigner… L’un des exemples classiques est le roman Le facteur sonne toujours deux fois (1934) de James McCain, porté au moins sept fois à l’écran et dont la plupart des adaptations ont très bonne réputation étrangement : Le Dernier Tournant (1939), Les Amants diaboliques (1943) et les deux films homonymes de 1946 et 1981. Il y a aussi la pièce de théâtre Liliom (1909), adapté huit fois dont deux à seulement quatre ans d’intervalle mais par de grands cinéastes, Frank Borzage (1930) et Fritz Lang (1934). Il ne viendrait d’ailleurs à aucun critique l’idée d’enterrer ce dernier pour son remake de La Bête Humaine (1938) de Jean Renoir, et pourtant personne ne le présente comme une seconde adaptation du roman de Zola. À l’inverse, beaucoup snobent Blow Out (1981) sous prétexte qu’il s’agirait d’un remake de Blow Up (1966), alors qu’il s’agit plutôt d’un simple clin d’œil ; l’histoire comme la forme n’ont rien à voir. Il est déjà nettement plus proche de Conversation secrète (1974), d’ailleurs l’un des films préférés de De Palma, mais ce n’en est pas un remake non plus.

The Thing (1982)

Et The Thing (1982), c’est un remake donc c’est nul, c’est ça ?

Il me semble que Universal est le spécialiste de l’exercice, en particulier avec ses films d’horreur qui sont d’ailleurs pour certains des adaptations littéraires. Il est par exemple amusant de noter que c’est le second Le Fantôme de l’Opéra (1943) que l’on trouve dans les coffrets de films de monstres, alors que c’est la première version, muette de 1925, qui a lancé la mode. La major lance ainsi régulièrement des vagues de remakes de son catalogue, encore récemment avec le Dark Universe débuté par La Momie, très différent des versions précédentes. Là encore le terme « remake » paraît inadapté, même s’il est paradoxalement plus proche de l’original de 1932 (que l’on pourrait presque considérer comme le remake ou du moins une déclinaison de Dracula) que de la cuvée 1999 signée Stephen Sommers, davantage inspirée par Indiana Jones. On a aussi parfois tendance à oublier qu’Universal a produit une série de remakes au début des années 1980, avec par exemple La Féline (1982) de Paul Schrader, gros échec aux États-Unis mais réévalué depuis, et bien sûr The Thing la même année. Or ironiquement, beaucoup de fanatiques du film de John Carpenter ont hurlé à la sortie du film de 2011, alors qu’il ne s’agissait en plus même pas d’un remake mais d’une prequel. Il faut toutefois reconnaître qu’elle était un peu trop similaire à l’original – comme s’il s’était déroulé deux fois de suite les mêmes évènements ! – mais pas si ratée que ça à mon humble avis.

Et dans la même série, n’oublions pas Scarface (1983), film schizophrène tiraillé entre son réalisateur Brian De Palma, sans doute plus concentré sur l’obsession de Tony Montana pour sa sœur qui vient de l’original de Hawks, et son scénariste Oliver Stone, plus intéressé par l’aspect sociopolitique – avec un côté (involontairement ?) xénophobe comme dans Midnight Express (1978) ou L’Année du Dragon (1985). En prenant d’autres exemples de remakes qui sont aussi des chefs d’œuvre, comme La Mouche (1986) qui ne reprend là encore que « l’argument » de l’original, on comprend vite ce qui fait un bon remake est avant tout son réalisateur, même si ça ne suffit pas toujours – on peut se louper. Car un cinéaste doué a un style, un point de vue, et propose donc en général quelque chose de différent et d’intéressant, à défaut d’être meilleur. Un autre cas amusant à étudier est celui du producteur Edward R. Pressman qui avait lui aussi lancé une série de remakes de ses films. Sisters (2006), confié au jeune réalisateur indé Douglas Buck, est pour le coup une grosse déception d’autant que le casting a mal évolué en cours de préproduction. Le rôle de Margot Kidder devait être repris initialement par Asia Argento, puis Anna Mouglalis, remplacée une semaine avant le tournage par… Lou Doillon. Paradoxalement, Pressman aura la main plus heureuse avec un remake pourtant bien plus improbable sur le papier, celui de Bad Lieutenant (1992) d’Abel Ferrara.

RoboCop (1987)

L’une des rares scènes de RoboCop (1987) que je préfère dans le remake, même si c’est très différent…

Car le film de 2009 signé Werner Herzog, qui n’a rien à voir avec l’original à part le titre, s’avère jubilatoire et peut-être l’une des rares bonnes utilisations du talent très particulier de Nicholas Cage. En revanche, Wall Street (1987) aura lui droit à une suite tardive, et le remake de Phantom of the Paradise (1974) n’a pour le moment pas eu lieu, ce qui n’est pas très étonnant tant l’original est ancré dans son époque. Plus récemment, on a eu coup sur coup deux remakes de films d’un même réalisateur et tous deux décevants, Total Recall (2012) et RoboCop (2014). Le premier est un bon exemple de ce qu’il ne faut pas faire, tant l’original déborde de personnalité (Dan O’Bannon au scénario, Paul Verhoeven derrière la caméra, Schwarzenegger devant), alors que le remake a été confié à un réalisateur de film d’action sans grande personnalité, Len Wiseman. Il est parfois trop fidèle à l’original et quand il ne l’est pas, il n’apporte rien d’intéressant. Seule la scène où Douglas Quaid se fait implanter les souvenirs chez Rekall parvient à être plus ambiguë. RoboCop a lui le mérite d’aborder des thèmes inédits comme le marketing ou la privatisation de l’armée, mais son réalisateur José Padilha, qui s’est visiblement plus épanoui avec la série Narcos, n’est hélas pas à la hauteur, en particulier sur les scènes d’action (notoirement coréalisées par Monte Hellman dans l’original toutefois). Je trouve cela dit la scène de démontage plus frappante que son « équivalent » de l’original.

Je pourrais en parler des heures, mais je suis là pour évoquer deux remakes de chefs d’œuvres de l’horreur que j’adore, Suspiria (1977) et Halloween (1978), et qui sont pourtant deux des films que j’attends le plus en 2018. Commençons par le second dont la bande-annonce vient juste de tomber par chance… En fait, il s’agit plutôt d’une suite qui ferait fi de tous les épisodes sortis entretemps (un peu comme le Godzilla de 1984), se déroulant quarante ans plus tard avec les deux mêmes acteurs dans les rôles principaux, Jamie Lee Curtis et surtout Nick Castle, le réalisateur de Last Starfighter (1984), qui enfile à nouveau le célèbre masque à soixante-dix ans ! En revanche, John Carpenter ne réalise pas mais signe la musique et produit, et il n’a pas caché son enthousiasme concernant le projet. Il faut dire que la précédente tentative de Rob Zombie, si elle avait le mérite d’être personnelle et différente, trahissait trop l’esprit de l’original. Plus fan de Tobe Hooper, Zombie avait créé une ambiance foraine et Grand-Guignol à l’opposé de la froideur fantomatique du film de 1978. Michael Myers est vraiment une silhouette (the shape) avec le don d’ubiquité, et lui donner une enfance, de la chair, anéantit le personnage. Reste à voir ce que fera l’inégal David Gordon Green qui, ironiquement, avait d’abord essayé de monter un remake de Suspiria au casting intrigant (Isabelle Fuhrman, Isabelle Huppert) mais que l’on ne verra donc jamais…

Puisque ce remake de Suspiria aura bien lieu, mais par un autre réalisateur. Or il est intéressant de noter que sa bande-annonce ci-dessous a été globalement très bien accueillie alors que ce projet a longtemps fait partie de ces idées rejetées par les fans, comme la version live d’Akira par exemple. Le fait que ce soit un Italien, Luca Guadagnino, a sans doute aidé. Je me demande quand même si ce réalisateur/producteur n’est pas surestimé même si ce choix ne me surprend pas totalement, puisque j’avais justement apprécié le formalisme argentien d’Amore (2009). Son remake est judicieusement très différent, pourrait être très long (un film d’horreur de plus de 2h30 !) et propose un casting très éclectique comme souvent avec ce réalisateur : Dakota Johnson, Tilda Swinton, Sylvie Testud, Ingrid Caven, Jessica Harper… On retrouve donc l’actrice de l’original dans un petit rôle, mais on est quand même loin d’Argento à part le monteur, Walter Fasano, qui a travaillé sur trois films du maître dont Mother of Tears (2007), le troisième volet du triptyque dont Suspiria est justement le film inaugural. Un autre choix intéressant concerne la musique, puisque les compositions cultes de Goblin laissent leur place au débutant Thom Yorke, leader de Radiohead dont un autre membre, Jonny Greenwood, est devenu le talentueux compositeur attitré de Paul Thomas Anderson. Or la musique de la bande-annonce (si c’est la sienne) fait beaucoup pour sa réussite.

En fait, le changement qui fait le plus débat porte sur la photographie plus naturaliste mais, là encore, je pense que c’est un bon choix. J’ai maintes fois constaté qu’il y a deux types de fans de Dario Argento, selon qu’ils préfèrent Profondo Rosso (1974) ou Suspiria (1977). Or je soupçonne parfois la seconde catégorie de préférer ce film pour les « mauvaises raisons » car, même si j’adore Suspiria et que son découpage est tout aussi sublime, son image expérimentale en Technicolor a tendance à masquer les subtilités de mise en scène. Alors que celle-ci brille de manière plus éclatante dans des films comme Quatre mouches de velours gris (1971), Profondo Rosso ou même Ténèbres (1982), qui partage pourtant avec Suspiria son chef opérateur, Luciano Tovoli, plutôt réputé pour son style réaliste chez Pialat notamment. En plus, à titre personnel, je trouve que les films les plus naturalistes de Dario Argento, comme Le Syndrome de Stendhal (1996) également, sont paradoxalement plus oniriques. Je ferai sans doute un article sur les rêves, mais pour moi le sentiment d’étrangeté nait de différences subtiles avec la réalité… En passant, il y a justement un autre remake que l’on ne verra jamais, celui de Profondo Rosso par le regretté George Romero. Il devait en plus le tourner en 3D, une idée judicieuse puisque l’original joue sur la dialectique surface/profondeur selon Jean-Baptiste Thoret dans Dario Argento – Magicien de la peur (2002, Éd. Cahiers du Cinéma).

Évidemment, il serait plus fédérateur de faire des remakes de mauvais films, pour donner une seconde chance à une bonne idée, mais c’est finalement plutôt rare. À l’opposé, il y a le cas particulier de Psychose (1998), où l’original est tellement « parfait » que Gus Van Sant, en grand théoricien, s’est lancé dans le pur exercice de style de le refaire plan par plan, même s’il y a quelques images inédites cependant, et pas n’importe lesquelles… Mais en général, un remake ne reprend rien de la forme de l’original (bien que le scénario soit le début de la forme, contrairement à ce que beaucoup pensent), se limitant aux grandes lignes du récit. Or une bonne histoire ne donne pas forcément un bon film si elle est mal racontée… Donc, au final, un remake est toujours un film différent, et ses chances de réussite sont (théoriquement) indépendantes de l’original, comme deux jets de dé successifs, même si les aprioris des spectateurs viennent gâcher les choses dans la pratique. En ce qui me concerne, la seule chose qui me gêne vraiment avec les remakes, c’est le problème bassement matériel de l’archivage, parce qu’on se retrouve (dans la majorité des cas) avec deux films portant le même titre. Mais ça ne se limite pas aux remakes et ceux qui voudront se renseigner à l’avenir sur Vampyr (1932), l’un des chefs d’œuvre de Dreyer, risquent de tomber sur un jeu vidéo sans rapport…

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