Phénomènes, séjour dans la zone-cinéma

Le canon d'un fusil émerge d'un volet derrière la tête d'un jeune homme
Mon plan préféré de 2008

Cela fait près de trois mois que je n’ai pas publié d’article sur mon blog, mais il faut dire que j’essayais de mettre en avant mon recueil de nouvelles, sans grand succès pour le moment. Avec un sens du timing toujours aussi mauvais, j’ai décidé d’exhumer (et de réécrire) un article consacré à Phénomènes (2008), rédigé apparemment entre septembre 2008 et juillet 2009. Je l’avais écrit en réaction à la critique des Cahiers du cinéma, plus mitigée que d’habitude envers un film de M. Night Shyamalan, même s’il a figuré dans plusieurs tops de la rédaction en fin d’année. Cela m’avait néanmoins attristé car, non seulement il s’agit d’un de mes cinéastes contemporains favoris mais, s’il y avait un film dont je serais fier d’être le réalisateur, c’est bien celui-là, sans aucun doute parce qu’il combine des thèmes (les Body Snatchers, la fin du monde) et des styles qui me passionnent… J’avais déjà fait allusion à cet essai dans mon article sur le zoom publié pour mon anniversaire de 2017, où j’expliquais que j’avais eu l’idée, « soufflée » par Quentin Tarantino, de rédiger une série de textes sur mes plans préférés de chaque année – mais je n’ai pas toujours réussi à en déterminer un à chaque fois. Il sera donc question du plan ci-dessus, mais aussi du film et de son auteur en général.

Même si ce n’est pas le critique le plus simple à comprendre pour un ignare comme moi, j’avais été décontenancé par le texte d’Emmanuel Burdeau qui était déçu par le message écologique du film, n’ayant sans doute pas alors conscience qu’il serait sacrément d’actualité une dizaine d’années plus tard… Il estimait ainsi que Phénomènes (2008) était moins « politique » que les films précédents de M. Night Shyamalan, ce qui me semble un peu étrange. Si les Cahiers du cinéma ont souvent évoqué l’importance des signes, et les jeux de lecture et d’interprétation de ses œuvres, pour moi c’est avant tout un cinéaste de la croyance, ce qui le rapproche d’ailleurs de son modèle avoué, Steven Spielberg. Et c’est aussi pour cela que, à mon avis, ses films divisent énormément, car ils demandent du spectateur une certaine « foi » dans le cinéma, une suspension d’incrédulité que les plus prosaïques et cyniques auront du mal à accorder. Tant pis pour eux. Car il nous faut croire, le temps d’un film seulement, aux fantômes (Sixième Sens), aux super-héros (la trilogie Incassable), aux extra-terrestres (Signes), aux monstres (Le Village) ou encore aux contes de fée (La Jeune Fille de l’eau).

Des personnages filmés à travers une cage thoracique
Old (2021) : Shyamalan est l’un des rares cinéastes américains à savoir encore cadrer

On pourrait objecter que c’est le cas de tous les films fantastiques, mais en général l’élément surnaturel est accepté par convention, tandis que M. Night Shyamalan a bouleversé le genre en l’inscrivant dans la grisaille d’un quotidien réaliste, faisant douter jusqu’au bout le spectateur de la vraie nature des évènements dont les personnages sont les témoins ou les victimes. Seul le twist éventuel, gimmick qu’on associe souvent au cinéaste, confirmera ou pas l’hypothèse surnaturelle. D’une certaine manière, il repart aux origines de chaque genre, en nous obligeant à nous convaincre de nouveau aux phénomènes que notre cinéphilie nous avait appris à accepter sans réfléchir. Et il n’est pas nécessaire d’être croyant ; on ne demande de nous qu’une ouverture d’esprit, d’accepter qu’une chose puisse exister même si on ne la voit pas. Et cela permet de comprendre l’immense succès au box-office de Sixième Sens (1999), puisque plus de la moitié des Américains croient aux fantômes ! Mais aussi l’échec d’Incassable (2000), ce qui peut avec le recul paraître surprenant tant les super-héros sont désormais partout – c’est probablement ce qui a incité Shyamalan à achever la trilogie.

Cela dit, Incassable (2000) est construit à l’inverse de son prédécesseur en matière de croyance. Là où la plupart des séquences du film de fantômes cherchent à nous détourner de la vérité, en nous donnant l’impression que le personnage de Bruce Willis échange avec quelqu’un d’autre, Shyamalan passe au contraire son temps dans Incassable à semer des indices, mais le twist est bien trop incroyable pour que l’on puisse percer le mystère trop tôt. Or les spectateurs qui n’ont jamais été fascinés par les super-héros n’ont probablement trouvé aucun intérêt au film. Signes (2002) en revanche a été un gros succès critique et public, notamment aux États-Unis, où les petits hommes verts ont toujours eu la cote. Dans Le Village (2004), le cinéaste compte sur notre imagination pour croire dans un premier temps aux monstres ; dans le cas contraire la première partie du film est peu excitante. Mais pour changer, le mystère (du moins celui des monstres) est révélé au milieu du film et, comme dans The Visit (2015), il déçoit nos attentes. Pourtant, une dernière fois, dans la forêt, une très belle séquence de suspense met nos nerfs à rude épreuve car, à moins d’être blasés, nous ne pouvons nous empêcher de penser : « et si finalement il y avait vraiment des monstres ? » Dans La Jeune Fille de l’Eau (2006), le prologue pose d’emblée les règles de ce conte de fée ; le spectateur ainsi informé est donc tenu de les accepter, car le film les suivra à la lettre. Si les protagonistes se trompent dans la distribution des rôles, jamais le schéma classique du conte ne sera remis en question. Pas étonnant dès lors que ce fut un échec commercial retentissant…

Sublime et terrifiant à la fois…

Ce qui fait la différence dans Phénomènes (2008), c’est qu’il ne s’agit pas de fantômes ou de monstres, mais des forces de la Nature, ce qui en fait le film de M. Night Shyamalan le plus « religieux » ou du moins le plus spirituel, et donc peut-être son plus exigeant vis-à-vis du public. Le film crée une tension invisible mais permanente, qui n’éclate qu’en quelques moments de grâce : la séquence de la maisonnette près de la balançoire, construisant progressivement avec le son et le montage un état de panique comme on en avait rarement ressenti depuis Sixième Sens (1999), s’achève avec ce plan silencieux et glaçant du canon d’un fusil fantomatique émergeant au ralenti des volets, pointant inexorablement vers sa future (jeune) victime. Quentin Tarantino vantait un plan d’Incassable (2000) comme le plus beau de l’année, et celui-ci est probablement mon préféré de 2008. Il faut dire qu’il réalise pour moi la synthèse entre le cinéma de Brian De Palma et celui de John Carpenter, deux de mes cinéastes favoris, sur le fond comme sur la forme. Déjà, quand un personnage se prend une balle de fusil en pleine tête, en extérieur, il est difficile de ne pas penser à l’assassinat de Kennedy, « scène » matricielle du nouvel Hollywood et tout particulièrement du cinéma de De Palma. C’est de là que vient son goût pour les thrillers paranoïaques, mais aussi son utilisation du split-screen qui cherche à expier l’angle unique du meurtre filmé par Abraham Zapruder, afin de trouver l’image manquante et révélatrice. Et sur le plan de la forme, c’est bien sûr l’utilisation du ralenti, et aussi de l’axe débullé. Mais la composition très western fait également penser à du Carpenter, de même que le motif du tueur sans visage, qui apparaît dès Assaut (1976).

À d’autres moments du film, cette tension n’est représentée que par le zoom ci-dessus, lent et implacable, sur un trou mortel dans la capote d’une voiture, ou par le mouvement du vent dans les arbres et les hautes herbes, ce qui évoque un film d’un cinéaste pour le coup très croyant, Stalker d’Andrei Tarkovski. Le protagoniste y emmène clandestinement des curieux dans « la zone », une région jadis touchée par une catastrophe nucléaire ou extraterrestre, on ne saura jamais vraiment. Mais le stalker y voit l’acte de Dieu, voue un culte à cette terre de nouveau vierge et cherche en vain à partager son bonheur avec tous ses « clients ». Ces derniers, blasés et sceptiques, sont forcément déçus ; dans la zone réputée dangereuse, les menaces restent invisibles. Leur manifestation la plus inquiétante est encore une fois une levée soudaine du vent. Shyamalan est comme le stalker du film ; dans chacun de ses films, il nous emmène dans la zone-cinéma qu’il adore, source intarissable de merveilleux pour qui fait l’effort d’en accepter les règles. Et tout comme le stalker dont la fille s’avèrera douée de pouvoirs paranormaux, seuls ceux qui croient jusqu’au bout seront récompensés. Mais dans le monde cynique d’aujourd’hui, hélas, plus grand monde ne croit, en Dieu comme dans le Cinéma.

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