Des publications injustifiées sur le web

Justified

Si, si, ce choix d’image est justifié, car elle est tirée de la série Justified

Il y a une chose qui m’énerve au plus haut point dans la vie, c’est que pendant que certains râlent contre les interdits en mode « on ne peut plus rien faire » alors que la plupart d’entre eux (tabac, ceinture de sécurité et Cie) sont imposés pour le bien-être de chacun (et en premier lieu le leur), la grande majorité semble se satisfaire de conventions à la noix. Certaines sont si anciennes que l’on continue de les marteler sans même vérifier qu’elles soient toujours pertinentes. Or hélas, il est parfois très difficile de revenir dessus à cause de nos habitudes (cf. cette conférence TED sur l’habituation) ; l’un des meilleurs exemple est le clavier AZERTY. Les premières machines à écrire utilisaient un clavier dans l’ordre alphabétique mais, en tapant trop vite, on avait tendance à appuyer sur deux touches consécutives causant un emmêlement des barres à caractère. Du coup la disposition AZERTY a été conçue pour éloigner au maximum les lettres qui se suivent fréquemment dans la langue – même si c’est un peu raté pour « ERT » – afin de ralentir la frappe ! Sauf que les utilisateurs se sont vite habitués à cette disposition, et ceux qui ont utilisé des machines à écrire ont sans doute encore rencontré le problème de l’emmêlement. Et cela n’a bien sûr plus lieu d’être sur nos claviers modernes et virtuels, mais il est trop tard pour chambouler tous nos automatismes…

Cependant, cela crée parfois des contradictions. Par exemple, en UX design d’application ou de site mobile, on conseille de placer les éléments importants aux endroits « habituels » mais, dans le même temps, il faut que ce soit pratique pour une utilisation au pouce. Or le fameux « burger » (qui ressemble à Ξ) utilisé pour les menus sur mobiles est « censé » être en haut à droite (ou pire pour un droitier, en haut à gauche), et avec mes petits mains je galère justement à cet endroit. J’ai tendance à faire pivoter mon téléphone pour l’appuyer sur le pouce plutôt que l’inverse, ce qui bascule souvent le sens de l’affichage… Le meilleur endroit pour le pouce serait en bas et au milieu de l’écran, mais ça chamboulerait les habitudes des utilisateurs, voyez-vous. À l’inverse, il y a quand même des choses dont on comprend mal pourquoi on ne pourrait pas les changer. Des trucs qui obnubilent peut-être peu de gens comme moi, mais puisque la majorité s’en fout, elle se fiche aussi probablement qu’on le change, non ?

Pédalier de voiture

Une interface conçue pour une personne dotée de deux pieds…

Je fais toujours rire les gens en pestant contre le gameplay (comprendre l’usabilité) des voitures, mais j’ai été très rassuré quand j’ai appris de Pierre de Vilno, le spécialiste auto d’Europe 1, que la boîte manuelle et sa pédale d’embrayage à la noix est devenue une spécificité française. Le reste du monde, en particulier les États-Unis et l’Asie, est passé à la boîte automatique quasiment généralisée. Certes, cette dernière a longtemps eu mauvaise réputation à cause des difficultés à la réparer et à son manque de reprise, mais c’est de l’histoire très ancienne depuis que les voitures embarquent énormément d’électronique ; les boîtes automatiques d’aujourd’hui passent mieux les vitesses que vous, que vous le vouliez ou non. Et ça m’a aussi bien fait plaisir que de Vilno rappelle que les conducteurs professionnels, notamment en Formule 1, emploient depuis bien longtemps des boîtes séquentielles, donc sans pédale d’embrayage, avec changements de vitesse au volant. En bref, en s’entêtant à utiliser des boîtes manuelles en dehors de la montagne, on ne passe pas pour des puristes ou des esthètes, juste pour des idiots. En outre, c’est plus sécurisant de garder le pied gauche sur le frein comme évoqué dans la chronique, et sans doute aussi les deux mains sur le volant.

Enfin, il y a (au moins) un troisième type de convention encore plus débile, parce qu’il sévit dans le domaine très subjectif des disciplines créatives. J’avais déjà évoqué longuement, il y a près de deux ans déjà, le cas du zoom, méprisé car considéré comme une facilité et utilisé abusivement par les amateurs. Mais j’ai entendu des étudiants en école d’audiovisuel affirmer que leur prof leur avait dit que le zoom était « interdit », ce qui donne l’impression que ce monsieur n’a jamais vu de film de sa vie. J’aimerais aussi citer l’exemple du format d’image vertical, très décrié lui aussi parce qu’il est employé (en général) sans réfléchir sur mobiles. Pourtant, combien de fois ai-je vu des gens pester sur son utilisation alors qu’elle était, pour une fois, plutôt justifiée ? Je n’ai jamais réussi à retrouver cette vidéo d’un type qui jetait des trucs par la fenêtre – le format vertical était donc plus adapté pour montrer la trajectoire des objets sans panoter de haut en bas – mais je suis tombé plus récemment sur cet article. Le commentaire le plus populaire (836 étoiles – prends ça, Kenny Omega !) admet justement qu’il allait pester contre le format vertical avant de réaliser qu’il était ici totalement pertinent. Et ce qui est très agaçant avec ce type d’interdit (comme l’utilisation du mot opus dans le jeu vidéo), c’est qu’il n’est pas lié à une habitude ; c’est du pur snobisme de la part de gens qui en voulant étaler leur culture et/ou leur bon goût ne font que prouver leur ignorance.

Vidéo au format vertical

L’orientation de l’écran est un choix de mise en scène comme un autre

Et la convention que je veux évoquer aujourd’hui – oui, cette intro était bien longue – appartient un peu à toutes ces catégories. On lit beaucoup, dans les didacticiels de créations de sites Internet que, sur le web, on a coutume d’aligner les textes à gauche, alors qu’ils sont plutôt justifiés lorsqu’ils sont imprimés, que ce soit dans les livres ou les magazines. J’ai encore lu ça récemment dans un article bidon conçu pour le référencement naturel, mais il avait au moins le mérite d’expliquer d’où vient cette convention. En fait, elle vient de la généralisation du responsive design, autrement dit de la conception des sites ou applications pour mobiles. En effet, il faut varier l’écart entre les mots pour pouvoir justifier un texte (cf. cet exemple si vous ne connaissez pas la différence) et, quand on l’affiche sur un écran avec une faible résolution (dans les 300-400 pixels de large), cet écart peut devenir trop grand et ce n’est pas toujours très joli. Et pourtant, comme on peut le voir sur la photo ci-dessous d’une page des Cahiers du Cinéma, un texte justifié peut très bien passer avec des colonnes pourtant très étroites – encore plus que sur mobiles. Pour l’anecdote, certains textes de la revue sont aussi alignés à gauche, mais cela semble plus être un choix esthétique (différencier les news des articles plus littéraires) que lié à la largeur du texte. Mais par quel miracle est-ce possible ?

La réponse apparaît sur la photo ; il y a parfois des césures en fin de ligne pour empêcher de passer le mot entier à la ligne suivante et se retrouver avec des écarts trop importants. Traditionnellement, les césures sont effectuées par un spécialiste qui décide de lui-même où couper le mot mais beaucoup de traitements de texte les gèrent automatiquement, plus ou moins bien évidemment. Et c’est aussi le cas des navigateurs web, la preuve en est ce blog que vous êtes en train de lire ! Il se peut toutefois que vous ne voyez pas de césures, et c’est là que ça se complique un peu. Comme je l’ai découvert via ma formation, les césures sont créées via une propriété CSS baptisée « hyphens » qui a été réglée sur « auto » dans le thème de ce blog. Or, sans entrer dans les détails, les navigateurs web interprètent les « styles » différemment, et tous ne gèrent pas encore cette propriété. Pour savoir lesquels, il faut aller sur le site Can I Use…. Et que constate-t-on ? Les navigateurs qui ne gèrent pas du tout cette propriété sont obsolètes (Blackberry, Opera Mini, IE Mobile, etc.), ils n’ont pas été mis à jour depuis trois ans voire plus. Ce qui est en revanche plus intéressant, c’est ceux qui la gèrent partiellement. Déjà il y a les navigateurs Android qui ne la gèrent que… sous Android.

Cahiers du Cinéma - juillet-août 2019

Notez bien qu’il n’y a que trois césures à l’écran !

Plus concrètement, c’est surtout Opera et cette saloperie de Chrome qui posent problème. En fait, ils ne gèrent la propriété hyphens – et seulement avec la valeur « auto » qui nous intéresse ironiquement – que sous Mac et Android. Autrement dit, comme les mobiles et tablettes Apple ont leurs propres navigateurs web qui gèrent la propriété, il n’y a que sur PC que Chrome et Opera ne peuvent pas afficher de césures pour une raison qui m’échappe. Et en effet, je vois les césures sous Firefox, mais pas sous Chrome. Mais ce qui est vraiment important ici, c’est que cela signifie que la propriété est quasiment toujours gérée sur mobiles – c’est-à-dire là où on en a vraiment besoin pour afficher des textes justifiés. Après, les césures peuvent être problématiques dans certaines langues (notamment asiatiques) et c’est pour ça que le site précise que la valeur « manual » n’est pas gérée par certains navigateurs, qui forcent donc les césures sur mobiles. Quoi qu’il en soit, il n’y a aujourd’hui plus une seule bonne raison d’aligner les textes à gauche sur Internet. Mais, comme les étudiants en audiovisuel qui ont entendu dire que le zoom c’est le mal, les gens continuent de le faire sans se demander pourquoi, la plupart ne sachant même pas pourquoi cette convention a existé…

Comme un enfant qui découvre qu’il n’a plus besoin de flotteurs pour nager ou de tricycle pour faire du vélo, il est temps que les gens remettent un peu en cause leurs habitudes. En plus, c’est d’une hypocrisie totale ; je veux bien que les écarts entre les mots dans les textes ne soient pas toujours très jolis, mais pourquoi ça ne semble gêner personne à part moi qu’on laisse des signes de ponctuation traîner seuls en début de ligne ? On veut du responsive design ? D’accord, mais alors on le fait à fond, et il faut que les textes s’affichent toujours correctement quelle que soit leur largeur. Alors oui, pour nous autres pauvres Français, cela signifie d’insérer hélas manuellement des espaces insécables avant les signes de ponctuation (ou de monnaie), sauf dans Word qui les gère automatiquement. Or on vit non seulement dans une dictature du mobile mais aussi de l’anglais avec notamment WordPress qui, depuis sa version 5.0, impose l’éditeur Gutenberg. Ce dernier se retournerait dans sa tombe s’il savait que l’outil qui porte son nom ne permet pas d’insérer le moindre caractère spécial, que ce soit une espace insécable (c’est féminin en typographie) ou même une lettre accentuée comme « À » qu’il faut donc copier-coller d’une autre source – quelle perte de temps…

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