Trois chocs cinématographiques

Le Coureur

L’un des grands drames de la vie d’un cinéphile, c’est que même s’il lui reste toujours un nombre incroyable de films à découvrir (dont il n’aura sans doute le temps de voir qu’une fraction), il devient de plus en plus rare d’être vraiment transporté. Plus on en voit, plus on devient exigeant, et surtout les films deviennent de plus en plus prévisibles, même dans leur virtuosité. On se surprend du coup à rechercher des choses plus originales, audacieuses voire même bancales, pour y trouver le début d’un vertige. Mais c’est aussi un problème de curiosité. Certes, je ne suis pas du genre à voir et revoir mes films préférés – il y en a peu, même parmi mes favoris, que j’ai visionné plus de trois, quatre fois – mais j’ai tendance à regarder les œuvres de cinéastes réputés et que je connais souvent déjà, influencé comme tout le monde par la critique et les historiens qui tendent à identifier des auteurs. Alors bien entendu, cela permet aussi d’en découvrir, comme Paul Vecchiali ou Jean Grémillon en ce qui me concerne, ou de voir les chefs d’œuvre de réalisateurs que l’on connaissait mal jusque-là – Skolimowski et Fassbinder, par exemple. Or certains films sont injustement méconnus parce que leur auteur n’a pas fait grand-chose d’autre ou, plus simplement, parce qu’ils n’ont pas été édités en vidéo jusqu’à récemment. C’est le cas des trois que je vais vous présenter.

SchizophreniaSchizophrenia/Angst
réalisé par Gerald Kargl
1983 mais invisible en salle jusqu’en 2012
édité chez Carlotta

Celui-ci cumule tout, puisque son réalisateur n’a jamais réalisé d’autre fiction après ça et a même renié le film, contrairement à son génial chef-opérateur Zbigniew Rybczyński, peut-être son véritable auteur, au fond. Il faut dire qu’il raconte le périple d’un tueur schizophrène à sa sortie de prison, avec un parti pris doublement immersif, parce que la caméra est souvent attachée à lui (tout en pouvant tourner autour de lui contrairement à une PogoCam) et que l’on entend ses pensées en voix off. Pour l’anecdote, ce sont ces dernières qui ont poussé la censure française à faire interdire le film, sous prétexte que cela donnerait un côté complaisant. Pourtant, même pour l’époque, ça n’est pas très violent ; le seul passage sanguinolent se déroule quasiment dans l’obscurité et, comme le reste du film, il a un ton extrêmement burlesque. Or les commentaires prétentieux du tueur, en total décalage avec ses meurtres incroyablement laborieux, amplifient justement le côté comique du film. Quand on voit la violence actuelle des films et des séries, c’est même salutaire de nous rappeler un peu que tuer n’a rien d’élégant ni de facile. Mais c’est avant tout une œuvre hallucinante sur le plan visuel, d’une ambition formelle rarement vue avant comme après, préfigurant la vue à la troisième personne des jeux vidéo ou celle d’Elephant vingt ans plus tard. Il faut aussi évoquer la bande originale de Klaus Schulze (membre de Tangerine Dream) même si le meilleur thème, Freeze, n’est pas utilisé il me semble. Mais il le sera (et merveilleusement) dans Manhunter (1986) et plus récemment dans The Bling Ring (2013). Enfin, le Blu-ray de Carlotta vaut également pour l’interview (involontairement) hilarante de Gaspard Noé, qui réalise en cours de route qu’il a été influencé par l’un de ses films de chevet.

Le CoureurLe Coureur/Davandeh
réalisé par Amir Naderi
1984
édité par Elephant Films

Amir Naderi est lui pour le coup plus connu, du moins par la critique, et reste toujours actif ; il a par exemple co-écrit récemment une nouvelle adaptation de Fahrenheit 451 pour HBO que j’ai vue la même semaine par un hasard troublant… Il est de la même génération qu’Abbas Kiarostami, dont il a scénarisé le premier film, mais lui s’est exilé aux États-Unis dans les années 1990. Le Coureur a été tourné avant, en pleine guerre Iran/Irak et, s’il est centré sur un enfant comme l’excellent Où est la maison de mon ami ? (1987), il me semble autrement plus ambitieux et moderne. Le film a d’ailleurs été un choc à l’époque, en tout cas dans les festivals, mais sans doute parce qu’il a fait partie de ces films qui ont révélé le cinéma iranien après La Vache (1969), et parce qu’il montre le quotidien difficile d’un orphelin de la guerre. D’ailleurs, il est souvent comparé au néoréalisme italien, ce qui me semble réducteur compte tenu de son style visuel qui aujourd’hui le rapproche plus d’un vidéoclip – dans le bon sens du terme. Certes, le format 4/3 n’avait pas la classe qu’il a acquise aujourd’hui avec la généralisation du 16/9, mais chaque plan est absolument parfait et le récit, souvent mutique, confine parfois à l’abstraction ; le morceau de bravoure est une course pour un pain de glace qui rappelle en ce sens la traversée de piscine vide à la fin de Nostalghia (1983) de Tarkovski. Mais ce n’est pas non plus totalement formaliste car l’interprète du petit Amiro est incroyable d’intensité. Ce film est en quelque sorte l’adaptation de la philosophie nekketsu chère aux shōnen !

La Campagne de CicéronLa Campagne de Cicéron
réalisé par Jacques Davila
sorti le 14 mars 1990
édité par Carlotta

J’ai beaucoup hésité pour le troisième film, mais ça me semblait bizarre de n’en mettre que deux ! Et puis, si celui-ci est autrement plus sobre visuellement que les deux précédents, Jacques Davila fait bien lui aussi partie de ces cinéastes méconnus ; il est mort du sida en 1991 après avoir réalisé seulement quatre films, dont La Campagne de Cicéron est le dernier. Ce réalisateur est souvent comparé à Rohmer pour son goût pour le marivaudage, mais il s’en distingue par le style, il me semble plus théâtral au premier abord – dit comme ça, je sais, ça fait peur – avec des compositions plus larges, mais aussi par le ton. Parce que c’est d’une part beaucoup plus drôle, je trouve, mais que ça peut aussi virer au tragique. Et justement, ce film fait partie de ceux qui, à la manière d’un Furyo (1983) ou d’un Mort à Venise (1971), basculent complètement dans un final aussi inattendu sur le plan scénaristique que formel, et que je ne vais donc pas dévoiler. Alors bien entendu, l’inconvénient est que la majorité des spectateurs aura quitté la salle/changé de chaîne/éteint le lecteur/fermé la fenêtre du navigateur web (rayer la mention inutile) bien avant ça, mais la récompense est d’autant plus grande pour les plus patients et les plus curieux. Et le fait qu’il ne se passe pas grand-chose avant, enfin rien de spectaculaire, ne fait qu’amplifier la force de ces derniers plans !…

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