Cinéma Bolsonaro

Jivaro/L’Appel de l’or (1954)

Jivaro/L’Appel de l’or (1954)Jivaro est en fait le second long-métrage en 3D d’Edward Ludwig après Sangaree (1953), un film en costumes sur la révolution américaine qui avait déjà pour vedette Fernando Lamas (le père de Lorenzo, et l’une des rares stars hispaniques de Hollywood il me semble) et qui était du coup le tout premier film en 3D de la Paramount. Lui aussi a été édité en Blu-ray chez Kino Lorber mais il est hélas introuvable ces temps-ci, ce qui est un peu dommage dans la mesure où un film d’aventure est quand même moins original en matière de stéréoscopie… En même temps, comme il est sorti à la fin de la première vague 3D, en février 1954, Jivaro n’avait jamais été projeté dans sa version originale à l’époque, lui (c’était même la première fois qu’un grand studio n’imposait plus la version 3D). Et c’est encore plus dommage car il en fait une utilisation assez judicieuse. À propos de Taza, fils de Cochise (1954), tourné entièrement en décors réels, j’avais expliqué qu’on pouvait difficilement tricher en 3D, mais Ludwig et son équipe y sont parvenus. Hormis quelques stock-shots en 2D de la forêt amazonienne (histoire de légitimer ce qui était affirmé dans le dossier de presse), la seconde équipe a tourné en Floride et le gros du film a été fait dans les studios de la Paramount, mais il faut vraiment se concentrer sur le fond de l’image dans certains plans pour entrapercevoir les murs peints, tant les décors sont vastes et incroyablement riches.

Celui du port est déjà immense mais les décors de la jungle ne sont pas moins impressionnants, en particulier la scène du pont suspendu qui s’écroule en live, les comédiens tombant dans la (fausse) rivière en contrebas… Les intérieurs sont aussi intelligemment composés, avec des éléments de premier plan, mais aussi des fumées de cigarettes ou, comme dans Wings of the Hawk (1953), des moustiquaires qui seraient elles aussi impossibles à convertir en 3D. Les quelques plans en 2D sont assez fugaces pour qu’on ne le remarque pas (trop), et ils ont parfois ajouté des amorces pour créer plusieurs niveaux de profondeur. Comme je l’ai toujours dit, les incrustations fonctionnent bien mieux en 3D, et le fait que les fonds, flous, soient en 2D n’est pas gênant non plus pour des raisons d’optique – plus c’est loin, plus c’est en « longue focale » et moins le relief se voit… J’ai aussi eu l’impression que l’écran avec le film projeté derrière les acteurs était parfois de biais pour conserver une perspective, mais je n’en suis pas certain. Les effets de jaillissement sont en plus assez sobres (étoffes dépliées vers la caméra mais loin d’elle, tête rétrécie tendue vers nous, etc.), hormis dans la séquence de bagarre entre le héros et son rival où des pots sont lancés franchement dans la caméra. Pour le coup ce sont peut-être les effets de jaillissement les plus violents que j’ai vus car il est vraiment difficile de ne pas au moins cligner des yeux… Le film emprunte sinon la technique qui a rendu L’Homme au masque de cire (1953) célèbre, et qui consiste à faire entrer un personnage dans le champ au premier plan, bien que ce soit ici loin de faire le même effet.

Les incrustations fonctionnent bien mieux en 3D, même quand le fond est en 2D
Les incrustations marchent mieux en 3D, même si le fond est en 2D

Mais la 3D trouve sans doute dans Jivaro son meilleur allié avec la pluie, tout d’abord lors d’une nuit d’orage où le toit de la chambre de la protagoniste jouée par Rhonda Fleming – qui a auparavant joué dans le film en 3D Inferno (1953), hélas actuellement difficile à trouver – fuit à plusieurs endroits, puis lors des scènes de jungle de la dernière demi-heure, parfois pluvieuses elles aussi… Il faut une nouvelle fois saluer la restauration, avec une image certes pas aussi belle que celle de Taza mais pas du tout granuleuse, et il est même amusant de voir quelques artefacts sur la pellicule flotter dans l’image en 3D. Le procédé a aussi tendance à souligner davantage les baisses de qualité typiques des fondus enchaînés de l’époque (on était obligé de prélever un morceau de pellicule de chacun des plans), ce qui les rend d’autant plus prévisibles. Enfin, il faut savoir qu’à l’instar du film de Douglas Sirk, l’entraxe varie régulièrement d’un plan à l’autre grâce à un rig volumineux dans lequel les deux caméras se font carrément face, un prisme situé entre les deux séparant les deux images. Cela reste toutefois des variations assez légères (comme un bonus permet de le vérifier), contrairement à celles d’un Comin’ At Ya! (1981), totalement indiscipliné en la matière… D’après l’historien spécialisé Mike Ballew, les changements d’entraxe servaient surtout à maximiser le parallaxe, autrement dit l’effet 3D lui-même, en fonction du type de plan. On va par exemple réduire l’entraxe (comme si l’on était tout petit) pour accentuer le relief des gros plans. Il déplore d’ailleurs qu’il y ait souvent des plans avec un parallaxe (quasi) nul dans certains films d’aujourd’hui…

Quant au scénario, comme beaucoup de films d’aventure de l’époque, il s’agit plus d’une comédie romantique qu’autre chose, le principal danger venant d’un rival plutôt que des bébêtes de la jungle. Jivaro joue clairement sur la relation entre la jeune femme aux bonnes manières, venue chercher son fiancé disparu, et le baroudeur un peu rustre. C’est très classique, mais il y a quand même des scènes amusantes, notamment quand Rio Galdez cuisine pour Alice Parker un plat qu’elle a bien du mal à manger. L’alchimie marche bien entre les deux acteurs, et il semblerait même qu’elle marchait un peu trop bien à en croire les rumeurs du plateau… Mais bien évidemment, à l’instar de la grande majorité des films de l’époque, et en particulier les westerns, le film est totalement colonialiste, et les gentils blancs dézinguent donc les vilains Jivaros réducteurs de tête, quitte à leur tirer parfois dans le dos. Classe.

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