Trop de storytelling tue la narration

Arrêtez de vous la raconter !

J’avais initialement publié cet article début février 2025, mais il était passé totalement inaperçu ; ironiquement, c’est sur LinkedIn (où je n’avais jamais partagé mes écrits jusqu’alors) qu’il avait suscité le plus d’engagement alors que c’est précisément sur cette plateforme de marketeux qu’il aurait dû être rejeté… J’avais alors décidé de me créer un compte Bluesky dans l’espoir de le proposer à un public plus réceptif, mais je devais déjà attendre d’y avoir un public suffisamment large (je voulais symboliquement atteindre les mille followers mais je n’y suis pas encore parvenu). Et en un sens, ce n’était pas plus mal, car dans les semaines qui suivirent, j’ai eu de nombreux éléments nouveaux pour étayer mon discours. Et d’un autre côté, certaines parties étaient devenues caduques tandis que d’autres ne me plaisaient plus. Enfin, je me devais de remplacer le visuel principal, parce que j’avais eu du mal à trouver une image de chat avec une machine à écrire qui ne soit pas générée par intelligence artificielle (ce qui serait très mal passé sur Bluesky) ou ne comporte pas de watermark… Bonne lecture.


On ne va pas se raconter d’histoire ; c’est un besoin humain immémorial – voire ce qui différencierait principalement l’homme de l’animal, comme je l’ai entendu dans un épisode de Silo – même si, à l’origine, le but était surtout de transmettre des informations, et donc l’Histoire plutôt que des histoires, mais il est vite devenu nécessaire de broder quand il a fallu donner du sens à des choses plus difficiles à comprendre sans connaissance scientifique, d’où les religions. Et c’est sans doute parce qu’aujourd’hui, la science semble quasiment tout expliquer que les gens ont d’autant plus besoin de croyances, parfois saugrenues, justement pour donner du sens à leur vie. Raconter des histoires est ainsi devenu si naturel que la frontière est parfois devenue floue entre la fiction et la réalité – n’oublions pas que les anglophones appellent les articles des journalistes des stories, ce qui est révélateur – et certains en profitent énormément comme Tommy Tallarico… La narration est devenue une telle convention que l’on finit parfois par oublier à quel point elle est éloignée de la réalité. Même les spécialistes de la dramaturgie classique reconnaitront que les humains n’évoluent pas comme dans les histoires – à moins d’avoir subi un choc, justement plus courant dans la fiction. Et dans la vie elle-même, la moindre de nos « aventures » se déroule rarement en trois actes bien définis…

Mais ne vous méprenez pas, je n’ai moi-même rien contre la narration en soi ; je raconte beaucoup d’histoires et ça a même toujours été mon point fort. Mon instituteur de CM1 me reprochait déjà de trop choisir l’activité « texte libre » même s’il lui est arrivé de lire un de mes récits à sa fille. Au collège aussi, mes professeures lisaient mes rédactions à toute la classe, ce qui était embarrassant pour moi mais j’ai néanmoins regretté que l’exercice disparaisse au lycée. Je continue d’écrire et j’ai énormément de respect, d’ailleurs plus que la plupart des gens probablement, pour les scénaristes et les écrivains. Cependant, je trouve que depuis quelques années, probablement sous l’influence des États-Unis dont la société de consommation a toujours infantilisé les gens – les adultes ont aussi besoin d’histoires pour s’endormir – et mis plus de storytelling partout (dans le sport comme dans les documentaires), la narration a pris un poids surdimensionné sur tout, y compris en politique – même en médecine et dans l’emploi. Quand les gens postent des vidéos, ils postent des stories. Et comme le storytelling est devenu un outil marketing, la frontière devient également floue entre la narration, dans les œuvres de fiction, et le « narratif », d’ailleurs un anglicisme désignant une sorte de réalité alternative que les gens influents essaient d’imposer comme récit national et qui, pour faciliter son acceptation, repose souvent sur des idées reçues. Par exemple, « les Français sont plus flemmards que les autres » pour éviter les exemples politiques pour l’instant.

Gameplay is narrative is gameplay

Commençons par le jeu vidéo, un domaine que j’apprécie autant que le cinéma mais pas vraiment de la même manière. Je ne recherche pas spécialement les jeux dits « cinématographiques » et même quand je joue à un survival horror, c’est plus pour la tension que le scénario presque toujours digne d’une série B médiocre – il suffit de prendre pour exemple le film Resident Evil : Bienvenue à Raccoon City (2021), très décrié par les fans alors qu’il est étonnamment fidèle au jeu. Or je constate que depuis quelques années, les sites de jeux vidéo sont nettement plus obsédés par la narration – y compris Gamekult où ma hiérarchie m’a parfois reproché de ne pas « recopier » dans mon test le synopsis qui me paraissait sans intérêt. Et c’est particulièrement vrai chez Kotaku, site très (trop) sensible aux tendances (les narratifs, donc) et qui m’agace de plus en plus mais pas pour les mêmes raisons (politiques) que la plupart des autres joueurs. Prenez le remake d’Advance Wars que j’ai particulièrement défendu sur Gamekult. Je peux comprendre que l’habillage déplaise, mais rédiger un article (séparé du test) juste pour se plaindre de la légèreté des dialogues dans un wargame, cela me semble aussi absurde que juger la moralité des échecs où l’on sacrifie souvent un pion pour capturer un roi, ou celle de Mario qui écrase des tortues – c’est bon pour des mèmes, mais pas pour des débats sérieux. Et c’est bien ironique alors qu’Advance Wars: Dark Conflict (2008) avait été (à mon avis injustement) critiqué pour son ambiance plus sombre, et que Nintendo a longuement repoussé un jeu bien inoffensif à cause de la guerre en Ukraine.

Je m’étais du coup fendu d’un commentaire – ne le cherchez pas, ils ont été supprimés à une époque – qui a été assez mal compris du fait que le storytelling est un mot anglais et a donc un sens bien plus général qu’en français. Néanmoins, quelqu’un m’a fait une réponse amusante que je trouve aussi parlante ; il m’a dit que pour lui, un jeu c’est 1) du gameplay 2) des visuels 3) de la narration. Je me suis donc permis de lui répondre que l’on appelle pourtant ça des « jeux vidéo » et non des « jeux vidéo narratifs ». Parce qu’on ne me fera pas croire que le scénario ou le foutu lore est important dans Pong, Tetris, Pac-Man ou même Mario. Il y a bien entendu des genres où il compte beaucoup comme le RPG et le jeu d’aventure – et encore, le créateur de Dragon Quest estime que c’est l’expérience qui prime. Car si le gameplay est mauvais à la base, une bonne histoire sauvera rarement un jeu médiocre à moins qu’elle soit vraiment exceptionnelle. Et puis au fond, le problème n’était pas tant scénaristique que politique, l’auteurice étant gêné·e par la juxtaposition d’un gameplay de stratégie guerrière et d’un habillage enfantin, soit. À peu près à la même époque, un autre rédacteur a détruit Bayonetta 3, pourtant un très bon jeu, uniquement à cause de son scénario, mais plus précisément de sa fin, juste parce que les développeurs ont fait le choix audacieux (spoiler) de faire mourir la protagoniste, mais aussi parce qu’on découvre qu’elle a eu une fille avec un homme, ce qui met à mal l’icône LGBT qu’elle a du reste toujours été malgré elle – ce n’était sans doute pas la volonté du rustre Hideki Kamiya. Ce dernier a d’ailleurs finalement expliqué que Bayonetta n’était pas vraiment morte, parce que tout cela arrive dans un multivers, autre manière de dire qu’en réalité c’est un jeu vidéo et on fait ce que l’on veut…

Pour en revenir au tactical, on a eu l’exemple intéressant de Fire Emblem Engage (encore un jeu que j’ai testé pour Gamekult), clairement plus réussi que son prédécesseur côté gameplay mais moins côté scénario. Sans surprise, Sisi Jiang l’a donc trouvé moins bon, mais tout le monde n’est pas de cet avis heureusement. D’ailleurs, ça m’a fait plaisir qu’Eiji Aonuma rappelle récemment que même dans Zelda, le gameplay prime sur le scénario, mais ça m’a attristé que Nintendo « cède » à la demande des fans de créer une chronologie des jeux, même si c’est plutôt une arborescence. Ainsi, quasiment à chaque sortie d’un nouvel épisode d’une grosse série, on retrouve les mêmes interrogations stupides, bien qu’il reste heureusement des journalistes qui s’en cognent. Les joueurs ont il faut dire du mal à comprendre que pendant longtemps, les suites étaient plutôt des remakes sur une machine plus puissante. Super Castlevania IV (1991) s’appelle d’ailleurs au Japon Akumajō Dracula comme le premier épisode sur NES. Surtout que même lorsque l’époque et le protagoniste changent (bien qu’il conserve souvent le même patronyme en l’occurrence), l’intrigue générale demeure d’arrêter Dracula… Tout ça pour dire que je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait une chronologie des Sonic, ce que je trouve aussi hilarant que pathétique. On en reparlera notamment pour le catch, mais le scénario devrait être un prétexte pour jouer, et non l’inverse, et c’est un peu triste que certains fans protestent quand on ajoute un personnage à un jeu de combat parce que ça contredit le scénario. L’erreur était peut-être de trop le développer cela dit.

Récemment, un vieux gamer réactionnaire, de ceux qui prétendent que les jeux étaient mieux avant parce qu’ils ont oublié les mauvais et ne jouent de toute façon pas aux récents, m’affirmait qu’ils étaient mieux écrits autrefois et que maintenant ils misaient trop sur les graphismes… Il s’avère que c’était un fan de Metal Gear qui constitue plus une exception que la règle, mais déjà à l’époque de Space Invaders, les graphismes étaient fondamentaux tandis que le scénario, un simple prétexte. Au contraire, c’est assez récemment que l’on a vu naître des nouveaux métiers comme narrative designers. Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, son rôle n’est pas forcément d’ajouter de la narration partout dans les jeux, mais à l’inverse de savoir quand il faut en mettre et sous quelle forme, par exemple via le décor (la fameuse narration environnementale). J’ai justement un ami narrative designer, et il a par exemple regretté que Nintendo cherche à intégrer maladroitement un récit en trois actes classique dans le dernier Metroid – qu’il a fallu bien évidemment placer dans la chronologie de la série… Mes professeurs de scénario m’ont toujours dit que la narration au cinéma devait passer par les images plus que par les dialogues, eh bien il en est de même pour le jeu vidéo où elle doit passer avant tout par le gameplay. Ce qui m’attriste toutefois, c’est que ces derniers temps il y a pas mal de jeux (Prince of Persia: The Lost Crown, Lysfanga) où j’ai assez systématiquement zappé par manque de temps tous les « documents » que l’on ramasse, et ça me fait mal au cœur pour ceux qui ont passé du temps à les rédiger. Mais en plus d’allonger inutilement la durée de vie, il faut avouer qu’ils sont parfaitement facultatifs. Et je ne pense pas vraiment pas qu’ils aident tant que ça à s’immerger dans l’univers du jeu…

La peur du vide

La situation est encore plus « délicate » pour le cinéma dans la mesure où la quasi-totalité des gens perçoivent cet art comme narratif, alors qu’il ne l’était pas à sa création puisque les premiers films étaient surtout des documentaires – les frères Lumière ne l’ont pas inventé pour raconter des histoires, ni même faire de l’art du reste – même s’il l’est assez rapidement devenu. Pourtant, après guerre, peut-être sous l’influence du « Nouveau roman » ou tout simplement parce que c’était l’époque qui produisait ce genre d’œuvres, les films ont cherché à se libérer davantage de la narration classique, en particulier ceux de Godard ou d’Antonioni. Ce dernier disait d’ailleurs que « [ses] films sont comme vos tableaux. Ils ne parlent de rien, mais avec précision » et Fellini, qui se revendiquait pourtant davantage comme un conteur, se décrivait comme « un artisan qui n’a rien à dire, mais qui sait comment le dire » – à se demander comment ce genre de propos serait accepté aujourd’hui… On en est en effet à un point où une revue comme Critikat s’interroge sur la modernité du cinéma. En ce qui me concerne, si plusieurs de mes films préférés (de Nostalghia à Massacre à la Tronçonneuse en passant par Vampyr) ne sont pas réputés pour leur scénario, la grande majorité des films que je regarde (et donc que j’apprécie) sont il est vrai narratifs. Cela dit, je suis attaché à l’unité de lieu, de temps et d’action ; j’ai par exemple toujours préféré les séries B aux grandes fresques qui se prêtent mieux à une série. Or c’est probablement l’essor de ces dernières (illustré par l’évolution du site Allociné) et des plateformes ces dernières années qui explique le poids qu’a pris le scénario. D’ailleurs, le « créateur » d’une série est officiellement le scénariste de son épisode pilote, même s’il y a le cas assez rare de Marseille qui créditait Florent-Emilio Siri, son réalisateur, comme le créateur visuel du programme. Ainsi, comme en littérature, le fond a pris le pas sur la forme, et d’ailleurs pas tant le scénario que le « message » de l’œuvre.

Et cela me semble quand même fort dommage car la mise en scène est précisément ce qui sépare le cinéma des autres arts (comme le gameplay pour le jeu vidéo). Or il devient clair que le grand public n’a quasiment aucune sensibilité en la matière, et ne remarque plus que les plans-séquences, devenus quasiment un passage obligé un peu facile (la fameuse baston interminable dans le couloir). Je ne reproche pas forcément aux gens de ne pas s’intéresser aux réalisateurs moins focalisés sur la narration (Paradjanov, Lynch, Béla Tarr, etc.) mais il fut un temps où les gens pouvaient juste être captivés par le « spectacle » rendu possible par le cinéma, comme à l’époque des premiers Star Wars. Mais aujourd’hui où l’image de synthèse rend enfantine n’importe quelle fantasmagorie visuelle, les fans de la saga préfèrent débattre des arcs narratifs des personnages et de la cohérence des dialogues de la dernière trilogie – comme si ceux qu’avait écrit George Lucas à l’origine étaient des modèles du genre… Cette saga est même un cas célèbre de récit écrit « au fur et à mesure » à grands coups de « retcon » où l’on modifie le sens de certaines scènes a posteriori. Un exemple de cela est la mention des Midi-chloriens dans la seconde trilogie, pourtant censée se dérouler avant la première, et contre laquelle presque tous les fans ont pesté jusqu’à l’arrivée de la troisième (un peu comme ce qui arrive à chaque nouveau Zelda – le pénultième devient subitement génial et incompris). En fait, le vrai problème de Star Wars, c’est plutôt que ses fans étaient des enfants à l’époque des originaux et se contrefichaient donc de la qualité de l’écriture, et la nostalgie (un autre cancer, en réalité très lié) fait que même avec le recul, on ne leur reproche rien.

Star Wars est également victime d’un problème commun à tous les univers assez larges dans le cinéma et le jeu vidéo, qui consiste à vouloir sans cesse les étendre, aussi bien par l’extérieur que l’intérieur. Télérama avait d’ailleurs dénoncé, à l’occasion de la sortie d’une nouvelle série spin-off, cette velléité un peu vaine de boucher tous les trous narratifs de la saga, privant en un sens le fan de pouvoir le faire lui-même. Et c’est aussi un peu la faute de gens comme Kevin Feige, qui a justement bâti son Marvel Cinematic Universe sur la frustration qu’il avait eu enfant que Star Wars s’arrête un jour. Ainsi, à défaut de remakes, on invente des histoires se déroulant entre les autres, des midquels, même quand ça n’a pas grand intérêt. C’est pourquoi certains ont l’impression que Hollywood n’a plus d’idée mais, si l’industrie est effectivement en crise, je ne pense pas qu’on ait réellement perdu l’art d’écrire des scénarios, mais plus que les attentes du public ont changé. J’ai été surpris de découvrir La Proie Nue (1965), un survival avant l’heure dans lequel il n’y a quasiment aucun dialogue. Or je suis certain qu’un spectateur d’aujourd’hui dirait que le scénario tient « sur un timbre poste » (j’y reviendrai) comme certains osent désormais attaquer Peau d’âne (1970) sur son intrigue.

Je trouve de plus qu’il y a souvent quelque chose d’injuste à attaquer les scénarios d’aujourd’hui. Il est important de rappeler qu’il est parfois bien plus difficile de concevoir un thriller réaliste et cohérent dans le monde actuel, avec les téléphones mobiles et l’ADN, d’où la tendance de certains films à se réfugier dans le passé. L’exemple récent de Cape Fear/Les Nerfs à vif, remake sous forme de mini-série des films de Jack Lee Thompson (1962) et Martin Scorsese (1991), est passionnant de ce point de vue. Car ces deux thrillers lorgnaient clairement sur le fantastique, avec un antagoniste surhumain donc quasiment abstrait, sorte de prototype de Michael Myers. Or si la série se montre assez jubilatoire pour l’amateur du genre, se révèle très bien réalisée et a même bien saisi les peurs à l’œuvre (celle bourgeoise de l’invasion domestique, mais aussi la contagion du mal), le format a forcé ses auteurs à développer l’intrigue et les personnages, et donc à davantage rechercher un certain réalisme ou du moins une certaine cohérence, ce qui la dessert à mon humble avis. De toute façon, en cherchant bien, on finit toujours par dénicher des défauts dans un scénario. L’objectif d’un réalisateur est de nous « divertir » (dans le sens de détourner l’attention) assez pour que l’on n’y pense pas. Mais à partir du moment où des gens veulent détester un film, ils prendront toujours le temps de trouver quelque chose… Et comme en outre, le public est plus renseigné qu’avant (même s’il sait rarement ce qu’est vraiment un scénario), on voit souvent des jeunes critiquer des films et séries en parlant d’arcs narratifs et autres arguments complexes qu’ils ne maîtrisent pas totalement, alors que bien souvent, s’ils prennent du recul, ils se rendront compte que ce n’est pas à cause de ça qu’ils n’ont pas aimé. Mais évidemment, ça fait mieux de sortir des grands mots que d’admettre que la tronche du comédien ne nous revient pas…

De même, combien de fois a-t-on entendu dire que le scénario d’un film était « génial » juste parce qu’il a une situation de départ originale ou un twist final astucieux, alors que ce n’est qu’une petite partie du scénario, et qu’elle ne provient pas toujours du scénariste en plus ? À l’inverse, on a souvent entendu de mon film préféré de la dernière décennie, Gravity, que son « scénario tenait sur un timbre poste » alors qu’il s’agit plutôt de son synopsis puisque le scénario contient le détail de tout ce qui se passe à l’écran. Et pourtant, si j’aurais un reproche à lui faire, c’est au contraire celui émis dans la critique des Cahiers du cinéma à l’époque, à savoir que le scénario du film a « peur du vide » puisqu’au contraire, les scénaristes ont ajouté pas mal d’éléments de background comme le fait que la protagoniste a perdu sa fille, qui n’apportent pas grand-chose et ne changent en tout cas strictement rien à son calvaire. On peut tout à fait dédaigner le film comme une attraction de foire, mais c’est sans doute ce qu’ont été Psychose et Star Wars à leur sortie, et cela reste du cinéma. Les Cahiers comparent très justement le film à une nouvelle d’Edgar Allan Poe, dont les histoires sont souvent très minimalistes et viscérales (exemplairement Le Puits et le Pendule). La nouvelle se prête d’ailleurs bien plus à un film par son format qu’un roman, plus facile à adapter en série. Mais bizarrement, personne ne critique Poe pour son manque de richesse narrative, comme personne n’irait reprocher aux Tournesols de Van Gogh de ne pas raconter grand-chose…

Dans le même esprit, j’ai beaucoup aimé le film Cujo (que les Cahiers ont d’ailleurs aussi défendu à sa ressortie). Or là encore, le véritable intérêt du long-métrage réside dans la longue scène de traque avec le chien. La séquence de morsure qui explique son comportement est toutefois réussie, et j’aime beaucoup le prologue qui retranscrit bien les peurs enfantines, même s’il aurait pu très bien se retrouver dans un autre film d’horreur – au hasard dans l’adaptation du Croque-mitaine du même auteur… Mais les problèmes de couple des parents, toute l’histoire du père qui a des soucis dans son métier de publicitaire, qu’est-ce que ça apporte ? Rien du tout. Si les producteurs ne se sentaient pas obligés de sortir des films d’une durée de cent minutes environ, ça serait probablement coupé et ça ne dérangerait personne. Cela dit, cela provient clairement du roman de Stephen King, hélas un habitué du remplissage de ce type ; cela gâche particulièrement le film Jessie, qui repose là encore sur une situation forte (une femme enchaînée par accident à un lit), diluée par des souvenirs d’inceste métaphorisés par le personnage d’un géant qui fait basculer inutilement le récit dans le fantastique. Le procès final, allégorie du combat de l’héroïne pour se reconstruire après l’inceste, est franchement balourd. Alors certes, se limiter au lit aurait peut-être été trop court, mais Le Puits et le Pendule, c’est court également et ça n’en est pas moins un chef d’œuvre.

Néanmoins, si c’est en grande partie la nostalgie qui pousse les gens à croire que les films étaient mieux avant, Hollywood a sans doute un problème et il est notamment lié aux formations, ce qui est ironique à l’heure où l’IA menace d’écrire des scénarios… formatés. Laisserait-on Tarkovski faire des films aussi facilement aujourd’hui ? Croyez-vous qu’un pitch comme « un homme doit traverser une piscine vide avec une bougie sans l’éteindre pour sauver le monde » serait convaincant pour un producteur ? C’est tout aussi vrai pour d’autres cinéastes « modernes » qui ne sont du reste jamais passés par Hollywood, mais aussi pour un film comme 2001, l’Odyssée de l’espace dont l’intérêt, là encore, ne repose pas forcément sur son scénario. Récemment, j’ai découvert L’Enfant sauvage de Truffaut et j’ai été surpris que le film ait beaucoup marqué mon frère pour son « réalisme » alors que c’est un film d’époque en noir et blanc, pas du tout télévisuel même s’il ressemble en effet à un documentaire tel qu’il aurait pu être fait à l’époque – si le cinéma avait existé. En fait, c’est précisément parce qu’il s’éloigne de la dramaturgie classique pour adapter un rapport scientifique qu’il devient très réaliste.

Mais au-delà des formations qui formatent les scénarios, il y a le storytelling qui formate les esprits, en particulier ceux des 18-34 ans, particulièrement sensibles aux « tendances » et qui adorent et détestent les mêmes choses, avec rarement de nuances entre deux hélas… Ainsi, pendant pas mal d’années, le narratif ambiant voulait que les films Marvel étaient géniaux (sauf ceux de la Fox et Sony) et les films DC nuls, principalement parce que les premiers forment un tout cohérent. Cela a quelque peu évolué récemment avec la fameuse « superhero fatigue » même si je me demande si ce n’est pas simplement lié à la fin du cycle de Thanos qui a bien obligé les scénaristes à repartir (en partie) de zéro. Mais là où cette obsession pour la cohérence n’est pas toujours cohérente, c’est que même si le marketing a survendu le film de manière maladroite voire détestable, The Flash est non seulement très bien écrit mais exploite à fond les possibilités du multiverse, avec les mêmes recettes reposant sur la nostalgie qui ont fait le succès des derniers Spider-Man et Deadpool… Mais comme c’est un film DC, il a été boudé pour le principe. Heureusement, les choses changent un peu, et même si le second Joker a été lui aussi attaqué parfois même sans avoir été vu, la série The Penguin, peut-être aussi parce que c’est une série, a été très bien accueillie, à juste titre. Ainsi, depuis quelques années, il semble y avoir un basculement du storytelling, le public se rendant peut-être compte que les films Marvel deviennent interchangeables à force de n’être que de simples épisodes surbudgétés d’une longue série. Or si James Gunn cherche à donner un peu plus de cohérence à l’univers DC, le fait que la Warner ait toujours laissé les réalisateurs faire des films suivant leur style propre, que ça plaise ou non, commence peut-être à porter ses fruits. Un spin-off unitaire comme Clayface semble bien plus séduire que le prochain Avengers

Cette partie est déjà trop longue (même si elle parlera sans doute davantage que la suivante) et je m’en excuse, mais je voulais revenir dans cette seconde version de mon article sur le cas du récent Super Mario Galaxy Le Film. Car il est assez emblématique dans la mesure où la majeure partie de la critique (et du public) a trouvé ça très joli, mais que ça ne racontait rien. Or ce n’est pas vraiment le problème, comme l’a d’ailleurs noté Gamekult qui se plaint davantage du rythme effréné et de l’accumulation de fan service. De plus, certains ont fait remarquer que cela en faisait ironiquement une bonne adaptation des jeux qui ne racontent pas grand-chose et ne s’en portent pas moins bien… Mais ils sont toutefois interactifs, et c’est sans doute ce que je reprocherais au film, de contenir trop de « scènes d’action » ou d’affrontements qui seraient plus intéressants manette en main que passivement devant un film. Comme pour le premier volet, je pense que les meilleurs moments étaient ceux de pure comédie (les bébés qui jouent avec le dinosaure), probablement comme dans les films Minions du même studio (dont le lore perturbe aussi les geeks). Après tout, et Thierry Falcoz est d’accord avec moi, on ne reproche pas aux films de Jacques Tati d’être peu narratifs. Personnellement, je ne me souviens pas du tout de ce que raconte La Soupe au Canard (1933) et je n’ai retenu que sa scène du miroir ci-dessous. De même, et je ne crois pas être le seul, les segments de Scrat sont les seuls qui m’intéressent dans la série L’Âge de glace, et je préfèrerais sans doute un film qui les colle tous bout à bout, sans l’histoire banale entre.

Les Sopranos du catch

Les tendances qui ont beaucoup d’influence sur les 18-34 ans, c’est aussi primordial dans le catch et ce n’est pas moi qui le dis mais Dave Meltzer, le journaliste le plus connu du milieu. Mais on y reviendra… La narration est importante dans le catch puisqu’il s’agit d’un sport scénarisé, et ça explique sans doute qu’il soit plus populaire aux États-Unis qu’en France où l’on préfère le réalisme voire le naturalisme, autrement dit l’Histoire à une histoire. Et pourtant, le catch est aussi très populaire au Japon mais sans doute pour une autre raison, qui explique d’ailleurs la crise qu’il traverse là-bas actuellement ; les Japonais ont toujours pris le catch plus au sérieux, sur le même plan que le MMA par exemple (avec pas mal de passerelles entre les deux disciplines). Quand j’ai commencé à regarder du catch japonais il y a vingt ans, je n’avais pas de commentaires anglais pour expliquer les rivalités, et donc j’avais même souvent l’impression qu’il n’y avait pas de storylines, en particulier à la NOAH. Cela ressemblait bien plus à de vraies compétitions sportives. Et pourtant, c’était excellent, non seulement parce que le niveau technique était très bon, mais les catcheurs racontaient bien une « histoire » pleine de suspense, comme on peut en avoir parfois dans des sports « réels » comme le football (rappelez-vous le France-Argentine de 2022). Et ce, sans forcément tricher, mais juste en se focalisant sur une partie du corps de l’adversaire par exemple ; c’est ce qu’on appelle la psychologie du ring. Ce n’est peut-être qu’une impression, mais les choses ont basculé quand le public américain s’est intéressé de près au catch japonais et en particulier la NJPW quand elle a commencé à attirer des catcheurs américains tels que AJ Styles… Dès lors, même si Tanahashi, Okada et Omega ont relevé le niveau par la suite, le catch japonais s’est américanisé. Par exemple, on a commencé à entendre son public huer (de manière étrange d’ailleurs) alors qu’il était habitué à uniquement applaudir (chose qui n’arrive quasiment jamais en Occident). Et l’AEW s’est construite sur l’idée de ramener ce style hybride aux États-Unis.

Ce qui nous ramène aux tendances… Jusqu’à l’arrivée de l’AEW en 2019, le narratif dominant était de chier sur la TNA, mais les avis étaient plus partagés sur ce qui était censé être bien. La WWE, en tant que géant ayant un quasi-monopole, était logiquement très critiquée… Donc dès le début, l’AEW a été perçu comme une sorte de sauveur, et tout le monde l’a encensée de manière disproportionnée. La promotion récoltait tous les prix du Wrestling Observer (y compris « meilleur booker » pour Tony Khan), ce qui est presque comique avec le recul. Pour ma part, même si j’ai toujours trouvé le niveau de catch excellent, j’ai d’emblée trouvé les décisions de booking souvent étranges, et surtout je sentais bien que le roster de la compagnie était surchargé, et que beaucoup de catcheurs pouvaient disparaître pendant des semaines… Or tous ces points forts comme ces points faibles, ils sont toujours présents aujourd’hui mais, cinq ans plus tard, ils sont devenus la cible de critiques. Désormais, tout est bon pour attaquer l’AEW, quitte à trouver la TNA géniale – surtout depuis qu’elle a un partenariat avec la WWE… On a eu en quelque sorte ce qu’on appelle dans le catch un « double turn » (quand le gentil et le méchant échangent leurs rôles au cours d’un match), car la WWE est devenue bien plus fréquentable depuis que son boss historique Vince McMahon a été écarté pour ses affaires scabreuses. Et alors que ses shows en Arabie Saoudite étaient très controversés il y a encore quelques années, on n’en parle plus trop… Or forcément, même si je n’ai jamais été totalement convaincu par l’AEW, en tant que fan de la TNA, je compatis car je suis presque toujours du côté de l’outsider. D’ailleurs, je trouve particulièrement ridicule que les fanboys de la WWE attaquent l’AEW sur ses audiences décevantes, puisqu’en tant que cinéphile, cela fait longtemps que je sais que le succès public n’a souvent rien à voir avec la qualité.

Néanmoins, le reproche le plus fréquent fait à l’AEW, c’est que son patron Tony Khan a tendance à booker des « matches de rêve » entre catcheurs très doués plutôt qu’à construire des rivalités. Autrement dit, à proposer un catch plus sportif, plus réaliste. Est-ce un problème ? Déjà, je pense qu’il y a une grande confusion entre le storytelling en dehors et à l’intérieur du ring. La plupart des catcheurs de l’AEW maitrisent parfaitement la psychologie dont je parlais précédemment. Il y a donc bien une narration mais ce qui fait défaut, ce sont les à-côtés, c’est-à-dire les « promos » (interviews de catcheurs), les vignettes, les incidents backstage, etc. Or il ne faut pas oublier que toutes ces choses n’existaient pas au début du catch, et qu’elles sont arrivées grâce à la télévision qui a joué un rôle évident dans la popularité de la discipline. En boxe par exemple, la rivalité ne provoque pas l’organisation d’un match, c’est l’inverse. Car oui, tous ces éléments sont importants, mais ils servent à promouvoir les matches et non l’inverse. Un journaliste (anonyme) de Joystick l’écrivait déjà en 1991 : « le but c’est de se régaler d’un beau spectacle de gymnastique et d’acrobatie pimenté d’humour » – le match c’est la viande, et le scénario c’est l’assaisonnement. Mais il est vrai qu’on peut légitimement se poser la question devant la WWE d’aujourd’hui, avec ses premium live events de cinq matches seulement sur plus de trois heures. Ils ne sont même pas particulièrement longs, mais sont entrecoupés de longues vignettes, de panels de commentateurs, et surtout d’innombrables pubs où les catcheurs se transforment en hommes sandwichs. Et le pire c’est que cette pub a tendance à prendre le pas sur les vidéos récapitulatives des rivalités, au détriment des gens comme moi qui suivent ça de très loin. Ce qui est sacrément ironique pour une compagnie qui prétend miser sur le storytelling. Mais ça, les fanboys américains élevés au capitalisme, et souvent trumpistes comme leur gourou Vince McMahon, ça ne les dérange pas trop…

Et j’ai souvent l’occasion de lire leurs inepties voire d’échanger avec eux sur Wrestling Inc. (site dont les lecteurs ont même été cités en modèles par Eric Bischoff, détracteur en chef de l’AEW). En tant que fan de la TNA, je suis naturellement préoccupé par son partenariat avec la WWE. Bien évidemment, les fanboys de cette dernière n’y voient que du positif, déjà parce qu’ils ont pu récupérer plusieurs catcheurs de la TNA, mais aussi parce que mettre en avant la TNA, c’est déprécier l’AEW (même s’il est peu probable qu’elle devienne troisième). Mais à mon humble avis, c’est pour le moment très décevant. J’imagine bien que la compagnie gagne en exposition, mais je ne suis pas actionnaire et en attendant, j’ai surtout vu au mieux des midcarders de NXT (la seconde division de la WWE) perdre dans des matches moyens contre les stars de la TNA, voire les stars de NXT devenir champions de la TNA… Franchement, j’avais largement plus apprécié le partenariat avec l’AEW qui, contrairement à ce que la plupart des thuriféraires de la WWE prétendent, a été très positif pour la TNA en matière d’audience. Je n’ai d’ailleurs pas été du tout gêné par les vignettes drôlatiques de Tony Khan dans lesquelles il critiquait certes la TNA de manière volontairement outrancière. Mais surtout, la promotion avait prêté à la TNA rien de moins que son champion, l’excellent Kenny Omega, qui nous a offert des matches mémorables. Et même si ses adversaires perdaient, ils n’étaient pas « enterrés » pour autant vu la qualité des combats. Or quand je l’ai fait remarquer à un détracteur, il m’a affirmé que les gens ne retenaient pas les matches, mais les histoires. Eh bien pas moi, et ça me désole que ce soit le cas de certains. Peut-être feraient-ils mieux de lire des livres, ils auraient de meilleurs récits. Et le pire est que la WWE l’a depuis confirmé, le booker en chef Triple H admettant qu’il ne cherche même plus à faire de bons matches !

Car comme me le faisait remarquer mon frère, les scénarios des matches sont quand même toujours un peu les mêmes – beaucoup de scénaristes du catch viennent du soap opera – et la plupart des catcheurs ne sont pas de bons comédiens. Par exemple, j’ai remarqué que dans pas mal de matches de la WWE, même deux fois dans un même pay-per-view, on retrouvait le dilemme du catcheur qui hésite à utiliser une arme ou une prise violente… Et franchement, l’AEW gagnerait à mon avis à assumer son style plus sportif ; d’ailleurs sa narration et la dynamique entre les différents catcheurs sont bien meilleures pendant le tournoi Continental Classic. Le souci, c’est que s’il y a actuellement un phénomène de « vases communicants » entre la WWE et l’AEW au niveau de la popularité, ce n’est pas uniquement à cause de l’éviction de Vince McMahon, mais aussi du retentissement d’une storyline courant de 2020 à 2025, la Bloodline – symboliquement le nom d’une série Netflix. Certains sont allés jusqu’à la comparer aux Sopranos (ahem), voire suggérer que la promotion aurait mérité des Emmy Awards (ce qui me fait penser que je n’ai jamais publié un projet d’article sur la manière dont la WWE a toujours couru maladroitement après Hollywood)… On n’est donc plus très surpris de voir une machine à écrire dans la vidéo d’introduction ci-dessus pour l’arrivée de RAW sur Netflix, plateforme connue pour ses séries. Mais dans les années 1980, Triple H aurait été accusé d’assassiner le business par cette manière d’assumer le côté scénarisé du catch… Par ailleurs, même avec un nouveau leadership, le principal problème de booking de la WWE reste présent, à savoir que leurs babyfaces (les gentils) tendent à être plus arrogants que les heels (les méchants), qui demeurent donc plus populaires chez les smart fans.

Et ironie du storytelling, depuis la première publication de cet article en février 2025, la routourne a encore tourné. Il faut dire que la tournée d’adieu de John Cena a déçu et son heel turn n’a pas fonctionné, et tandis que l’AEW commence à renouer avec le succès, le mécontentement des fans envers la WWE augmente, aussi à cause de ses choix politiques de faire de plus en plus de shows en Arabie Saoudite, et de manière générale à privilégier le profit au détriment des fans. Au point que Triple H pourrait voir sa place menacée… Peut-être pas au point de laisser revenir Vince McMahon, car il faudrait même vraiment que la WWE s’éloigne du Trumpisme, d’autant que ce dernier s’inspire lui assez clairement du catch.

Robots après tout

Car oui, pendant ce temps, le storytelling du catch contamine la politique. Une étude du CEPREMAP note la part croissante de l’émotionnel dans les discours à l’Assemblée Nationale, des interventions de plus en plus courtes taillées pour les stories des réseaux sociaux, qui caricaturent les positions afin que le spectateur identifie qui sont les gentils et les méchants. Il faut dire que le storytelling, en tant que méthode marketing, est employé en politique comme ailleurs depuis longtemps. Emmanuel Macron avait même émis l’hypothèse qu’il avait été élu en 2017 à cause « du goût du peuple français pour le romanesque » dans une interview donnée l’année suivante. Et en effet, même avant que ça arrive, j’avais le sentiment que c’était « écrit » dans le sens où la presse multipliait les couvertures sur Macron et sa femme, nous expliquant que « les Français les adorent » (comme si on avait besoin de nous le dire pour qu’on l’éprouve). L’ironie est que, pendant ce temps, Benoît Hamon était lui rejeté en tant que successeur « officiel » de François Hollande dont les Français ne voulaient plus, alors qu’il était possible, et la suite l’a du reste confirmé, que c’est bien Macron qui incarnait la continuation de ce quinquennat. L’ironie est aussi que dans les années qui ont suivi, la plupart des sujets pour lesquels Hamon était tourné en dérision (perturbateurs endocriniens, légalisation du cannabis, RIC, même le revenu universel) sont revenus dans l’actualité. Il était surtout particulièrement moqué pour son idée de taxer les robots, et par les mêmes qui se sont émus quelques années plus tard par l’ouverture d’un magasin sans caissier, et qui s’inquiètent à présent que l’IA supprime des emplois… Tout ça parce que Benoît Hamon n’a pas su « raconter son histoire » avec assez de force et de conviction pour qu’on l’écoute.

Et c’est même pire que cela d’après le livre Nexus : Une brève histoire des réseaux d’information, de l’âge de pierre à l’IA (2024). Son auteur, l’Israélien Yuval Noah Harari, prend l’exemple de son gouvernement et il estime qu’un homme politique qui dit la vérité ne sera pas élu, tandis que celui qui crée un mythe national le sera. Et en effet, nos nations sont en général bâties sur des récits nationaux mensongers, en tout cas largement exagérés et déformés. Mais cela a pris des proportions désastreuses avec l’élection de Donald Trump, qui a pu être élu en proférant 97% de mensonges. Seulement voilà, son discours très nostalgique des années 1980 était forcément plus optimiste, comme il ne se soucie guère du climat par exemple, et donc plus démagogique que celui de Kamala Harris. Il n’a pourtant pas fabriqué le mur annoncé lors de son premier mandat, et il ne va sans doute pas baisser les prix – au contraire, s’il taxe toutes les importations. Mais il déclarera quand même la victoire et de toute façon ses électeurs s’en fichent, tant qu’ils ne voient plus des pronoms en bas de mails ou des femmes noires dans Star Wars. Parce qu’on en est arrivé à un point où les gens se fichent de vivre mieux, tant que les « autres » (ceux qu’ils n’aiment pas) vivent encore moins bien. Par ailleurs, pour en discuter souvent avec des Américains, presque tous anti-Trump mais pas tous Démocrates (l’un d’eux est par exemple un catholique anti-avortement, mais progressiste par certains aspects, sans doute plus qu’un protestant, et qui a cette fois voté Harris), le camp démocrate, du moins au sens large, a aussi fauté. L’idéologie woke a certes été largement caricaturée, mais on ne peut pas nier certains excès (qui ne venaient pas forcément des politiques), comme par exemple sur la censure des œuvres de Roald Dahl. Réécrire des histoires n’est clairement pas aussi grave que réécrire l’Histoire, mais ça reste discutable.

Et ce n’est pas qu’un problème américain, et pas uniquement parce que le nazillon Elon Musk s’immisce dans les politiques européennes. La France d’Emmanuel Macron est tombée dans le même piège, et sans doute au même moment. La montée de l’extrême-droite n’est évidemment pas nouvelle et est même très progressive depuis le contrecoup de la Seconde Guerre mondiale, mais il est amusant de constater qu’en 2016, Cyril Hanouna dénonçait avec humour l’élection de Donald Trump (la vidéo a hélas disparu), alors que huit ans plus tard, lui et sa clique se pâment tous sur son horrible photo officielle. Que s’est-il passé entretemps ? Il y a eu les gilets jaunes où des Français démunis et désespérés ont été traités comme des terroristes, puis le COVID où le gouvernement a été pris en flagrant délit de mensonge sur les masques à un moment crucial. C’est là que la France s’est partagée entre les antivax et les autres, et les premiers ont peu à peu arrêté d’écouter la science pour s’empoisonner avec des récits délirants (terre plate, Brigitte Macron, adrénochrome, alunissage et Cie). Le problème est que de son côté, le gouvernement a beaucoup contribué lui aussi à créer des fake news : les cartes vitales qui ne marcheront plus en cas de censure, la réforme des retraites indispensable, LFI d’extrême-gauche et antisémite, etc. On a bien vu, avec l’affaire Quentin Deranque, dont la minute de silence a été regrettée bien timidement par Yaël Braun-Pivet, à quel point les valeurs s’étaient inversées, que l’antifascisme était devenu le mal – ce qui sous-entend que le fascisme est du côté du bien désormais. On est donc en plein dans l’ère de la post-vérité que dénonce Clément Viktorovitch, soit le plus court chemin vers la dictature selon Hannah Arendt. Si les gens ne sont plus correctement informés, ils ne savent plus qui croire, et donc écoutent n’importe qui, celui qui raconte la meilleure histoire. Et malheureusement, ceux qui ont le pouvoir d’orienter les esprits, ce sont clairement les plus riches.

Car c’est bien là le nœud du problème. Depuis que le clivage droite-gauche existe, la droite, qui défend les intérêts de la bourgeoisie, diffuse le même narratif partout, selon lequel la gauche ne saurait pas gérer l’argent, qu’elle arrose la culture et les assistés. Sauf que non seulement les partis de gauche gèrent mieux leur budget (ou volent moins dans la caisse, peut-être), mais la dette a davantage grossi sous des gouvernements de droite, et dérapé avec le Mozart de la finance, parce qu’ils baissent les impôts (et donc les recettes) tout en arrosant les riches et les grandes entreprises qui font littéralement disparaître l’argent dans les paradis fiscaux. À l’inverse, redistribuer l’argent aux pauvres permet d’en récupérer, parce qu’ils le dépensent dans l’économie : c’est le vrai ruissellement. En fait, beaucoup de politiques de droite ne marchent pas et c’est démontré. Déjà parce que les politiciens de droite manquent de rigueur scientifique, la plupart des scientifiques et intellectuels étant d’ailleurs de gauche. Les climatosceptiques accusent ces derniers de mentir sur le changement climatique pour l’argent, alors qu’ils sont en général pauvres contrairement aux éditorialistes de droite. Les études montrent que plus on est éduqué, plus on est de gauche, et c’est vrai aussi pour les économistes. Deux cents d’entre eux ont validé le programme du NFP (dont un prix Nobel d’économie), d’ailleurs. Et la réalité a aussi montré aux États-Unis que ce narratif était bidon ; on savait que quand la France était gérée par un banquier, ça ne marchait pas mieux, mais maintenant on sait que quand ce sont des ingénieurs libertariens qui sont aux manettes, c’est pire. Le niveau d’amateurisme de Musk et ses équipes est même impressionnant. Il est évidemment de bonne guerre que la droite conteste, mais le problème est que la grande majorité des médias, aujourd’hui quasiment tous possédés par des milliardaires (y compris Le Monde et Libération), discrédite aussi la gauche. On a déjà évoqué le fait d’affirmer que l’antisémitisme est désormais à gauche principalement, ce que toutes les études sérieuses réfutent. D’ailleurs, elles réfutent aussi que les Français se droitisent.

Sauf que l’on continue d’entendre des politiciens nous affirmer que l’immigration serait la préoccupation principale des Français, quand bien même elle n’est même pas si forte en France. Mais c’est le narratif que cherche à faire monter la bourgeoisie pour favoriser l’extrême-droite, recréant à peu de choses près la situation qui était celle de la France à la veille de la Seconde Guerre mondiale, comme l’explique souvent l’historien Johann Chapoutot. Cela peut sembler « irresponsable » pour reprendre ses mots, mais c’est du pur calcul cynique. Les riches avaient poussé en avant Emmanuel Macron, qui n’est pas d’extrême-droite comme certains le prétendent mais centriste et plus précisément d’extrême-centre par sa manière de mettre dos à dos gauche et extrême-droite. Il prétend lutter contre l’extrême-droite, mais en voulant détourner son électorat vers lui, il reprend ses idées et ses propositions comme on l’a encore vu récemment avec la loi du « permis de tuer » entre autres. Cependant, la bourgeoisie a bien compris qu’il était cramé comme l’avait été François Hollande avant lui, et elle mise désormais sur le candidat le mieux placé pour défendre ses intérêts, celui du Rassemblement National. On a d’ailleurs eu droit à la même campagne médiatique autour de Jordan Bardella plus précisément, car il est encore plus libéral que Marine Le Pen (dont le « socialisme » n’est toutefois que de façade). Et pendant ce temps, le parti fait lui-même son storytelling de dédiabolisation, encore une fois bien aidé par les médias qui plébiscitent également les autres partis de droite et d’extrême-droite – tant qu’il ne s’agit pas de la méchante gauche radicale… On est arrivé à un point où Les Échos, propriété de Bernard Arnault comme désormais toute la presse économique, essaient de faire passer ceux qui s’opposent à l’extrême-droite comme une minorité. Du génie.

J’avais entendu à la radio un politiste dire qu’on avait sous-estimé le potentiel divertissant de Donald Trump, qui a en effet réussi à séduire beaucoup d’Américains avec son narratif nostalgique. Et comme par hasard, il a choisi les années 1980 bien lénifiantes – ce sont aussi celles de ma jeunesse, je dois bien l’avouer – durant lesquelles les récits de gauche ont souvent été étouffés. J’ai récemment été marqué par le film Le Soldat Bleu (1970) qui utilise le massacre des Cheyenne comme métaphore de la guerre du Vietnam. Je n’avais pas imaginé qu’on aurait pu faire un film si violent à l’époque car, si les films d’action comme les suites de Rambo étaient eux aussi bien gore, la violence des Américains n’y était plus dénoncée aussi fortement, au profit de l’héroïsme. Je ne vois guère qu’Outrages (1989) à être aussi anti-américain durant cette décennie, et je doute que la droite républicaine apprécie ce film, surtout défendu par la critique… Mais pour en revenir au politiste qui dénonçait le narratif trumpien, il a ajouté qu’il faudrait construire un nouveau récit. Mais n’est-ce pas le rôle des historiens de raconter ce récit ? Pourquoi faudrait-il écrire le récit de nos actions avant même de les entreprendre ? Bien évidemment, les excès de storytelling dans les jeux vidéo, le cinéma et le catch sont bien moins sérieux qu’en politique. Mais il me semble que les deux viennent d’un mouvement similaire, assez lié à la nostalgie et à l’infantilisation des masses. Et peut-être que si on était un peu moins accroc au scénario dans nos loisirs, alors serait-on aussi moins sensible à ceux que nous proposent les politiciens et les gens influents de ce monde.

Il y a quelques années, il y avait eu en tendance sur les réseaux sociaux un document qui ressemblait fort à un scénario, décrivant des abominations auxquelles Marc Dutroux, Emmanuel Macron et d’autres politiques (haïs par l’extrême-droite bien sûr) auraient participé… C’était assez ridicule, mais des gens y ont visiblement cru, comme un abruti est vraiment allé dans une pizzeria armé en 2016 pour voir si Hillary Clinton cachait des enfants dans son sous-sol pour les dévorer. À chaque histoire scabreuse ou légende urbaine de ce type, même quand il s’agit d’un film de fiction ou qu’il n’y a pas de preuve, il y a hélas toujours des gens pour dire « je suis sûr que c’est vrai, que ça existe ». Quand on dit ça, est-ce qu’il s’agit en réalité d’une intuition, d’une conviction profonde, ou plutôt d’un désir que ce soit vrai ? Et qui est le plus pervers dans l’histoire ? Marc Dutroux, ou bien le dégénéré qui a imaginé ce scénario (impliquant bien entendu enfants et animaux), ou encore ceux qui ont envie d’y croire ? Il serait temps de mieux choisir les histoires qu’on veut nous raconter.

3 commentaires

  1. Un article sur un sujet qui m’intéresse beaucoup. Évidemment, beaucoup de thèmes sont abordés dans l’article vu que la notion de « storytelling » est à la mode.

    Je suis d’accord avec l’intro qui parle du besoin de fiction qu’on a tous et toutes.

    En jeu vidéo et en catch, je suis trop largué pour avoir un avis informé.

    Par contre, il me semble me rappeler des articles sur Emmanuel Macron tellement dithyrambiques qu’ils en devenaient absurdes, du temps de son état de grâce auprès des journalistes. Je crois qu’en les relisant aujourd’hui, on en rirait jaune.

    En tant que lecteur de magazines musicaux, j’ai aussi perçu un basculement. Par exemple, beaucoup de portraits dans le magazine Tsugi utilisent des grosses ficelles de copy-writing. Ce sont presque plus des structures narratives stéréotypées que de l’information sur des musiciens.

    Personnellement, les mythes et les contes de fées m’ennuient. À chaque fois que l’histoire est trop belle, je me demande si on me prend pour un jambon.

    1. Merci. Pour info, j’ai prévu d’enrichir (et peut-être modifier) cet article car beaucoup de choses sont tombées depuis sur le sujet, mais j’attends d’avoir un peu plus de followers sur Bluesky (où j’ai fait mon arrivée récemment) pour que l’article passe un peu moins inaperçu.

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