Bon sens saurait mentir

Je préfère vivre près d'une centrale nucléaire dans ce cas...

Je préfère vivre près d’une centrale nucléaire dans ce cas…

Cela fait plusieurs fois que je fais référence à un éventuel article politique, auquel j’ai longtemps voulu résister. Certains se sentiront sûrement visés (et à juste titre), mais je vais essayer de ne pas trop attaquer tel ou tel camp et simplement faire réfléchir sur l’expression « bon sens » que j’entends de plus en plus souvent autour de moi depuis quelques années, et qui est pour moi l’un des symptômes de la montée du populisme, constatée un peu partout dans le monde. Je précise en passant que j’emploie ce terme dans son sens péjoratif, comme synonyme de démagogie. Mais je pense que n’importe quel politique peut parfois faire preuve de démagogie, alors que je parle ici de la manière dont il est érigé en véritable programme politique ; or le terme « démagogisme » n’existe pas. Et pour évoquer cela je vais commencer par la fin d’une certaine manière, le point d’orgue de l’emploi de cette expression vaseuse. Le 8 mars, j’ai en effet reçu en SPAM le communiqué de presse d’Alain Mourguy annonçant sa candidature à l’élection présidentielle. Son parti s’appelle l’UDG, qui signifie en fait « Union Des Gens de bon sens ». Il manque donc sans doute un « BS » dans ce sigle, mais du BS, il y en a un paquet sur son site et dans son programme, rassurez-vous…

Le mail enchaîne les phrases choc : « 2017 : Je suis le candidat du bon sens ! », « Le bon sens n’a aucune couleur politique » et surtout « Découvrez comment je crée un million d’emplois en quelques mois… », suivi un peu plus bas par « Et j’économise 8 milliards d’euros à l’ÉTAT par an… simple bon sens argumenté. » ! Si vous trouvez que ça ressemble à ces mails ou fenêtres pop-up d’arnaques qui vous promettent une manière simple de gagner de l’argent, vous n’êtes pas le seul. Le mail mène à un site imbitable où, comme dans ce genre de proposition frauduleuse, on a l’impression que l’auteur gagne du temps avant de nous révéler son secret génial et mystérieux…  Il n’y a heureusement pas au bout la moindre pyramide de Ponzi, mais je suis certain que vous aurez deviné vous-mêmes la recette miracle : un gros allègement d’impôts. Il n’y a donc certes « pas de magie » comme il le dit dans son mail, mais je suis plus sceptique sur le « ni démagogie » parce que je vois mal comment faire économiser de l’argent à l’état tout en diminuant les impôts sans faire trinquer les fonctionnaires ou diminuer les aides sociales… Et si c’est ça le bon sens, il a clairement une couleur politique ! Mais surtout, il n’est pas la solution de nos problèmes, il est seulement leur symptôme.

Coordonnées politiques

Mes « coordonnées politiques » (approximatives) d’après ce petit test

Remontons le cours du temps… J’ai commencé à remarquer cette expression de « bon sens » dans la bouche de Nicolas Sarkozy, durant son quinquennat. Car il a souvent affirmé que c’est grâce à cela qu’il réussirait où ses prédécesseurs ont échoué… N’est-il pas présomptueux, voire méprisant, d’affirmer que pour résoudre des problèmes complexes qui touchent le pays depuis des décennies, il fallait juste un peu d’intuition ? Ses prédécesseurs étaient-ils vraiment trop bêtes pour ne pas avoir essayé la première solution qui venait à l’esprit ? Or il n’est pas parvenu à résoudre lui-même ses problèmes (la faute à la crise de 2008, sans doute), même s’il affirmait par exemple avoir mis fin aux paradis fiscaux en 2009… Le bon sens n’aurait-il pas dû l’inciter à éviter ce genre de déclaration très facile à démonter ? En tout cas, son échec en 2012 n’a hélas pas fait disparaître cette expression, bien au contraire. Durant le quinquennat actuel, je l’ai dans un premier temps surtout entendu du côté de l’opposition, ce qui est logique, et donc plutôt à droite. Par exemple, quand on demandait dans Des Paroles et Des Actes ce que David Douillet pensait d’Emmanuel Macron, il a répondu qu’il le trouvait pas mal parce qu’il avait du « bon sens ». No comment.

Mais le terme est également employé à gauche bien entendu quoique, souvent, lorsqu’il s’agit de séduire l’électorat de droite sur le mode « ce n’est ni une mesure de droite, ni de gauche, mais une mesure de bon sens ». Je l’ai même entendu, et bien appuyé, dans la bouche de Nicole Ferroni, qui doit pourtant être tout en bas à gauche du diagramme ci-dessus, à la toute fin d’une chronique face à Najat Vallaud-Belkacem. Or il est intéressant de noter que l’humoriste, et ex-professeure, était ici dans une posture plutôt réactionnaire, en opposition à la réforme des collèges… D’un autre côté, il est de toute façon simpliste de considérer la gauche comme systématiquement progressiste et la droite comme conservatrice, puisque la première va souvent freiner des quatre fers quand la réforme touche aux acquis sociaux, quand la seconde sera pour le coup plus ouverte au changement. Après, j’ai parfois l’impression que certaines personnes se croient de gauche parce qu’elles sont d’un milieu modeste et se retrouvent dans certains reproches de l’extrême-gauche contre le gouvernement, tout en critiquant les fonctionnaires et le principe des impôts, voire en défendant la justice personnelle et Cie… C’est là où le petit test ci-dessus n’est peut-être pas inutile !

Si Nicole Ferroni s'y met, on est mal barrés...

Si Nicole Ferroni s’y met, on est mal barrés…

Au fond, il ne faut pas oublier qu’il y a deux extrêmes et donc deux formes de populisme. L’un se vautre plus franchement dedans, certes, mais cela ne fait que rendre l’autre parfois dangereusement subtil… Le « bon sens » n’a donc peut-être pas de couleur claire, mais il a une odeur, et ça sent pas bon. Rien que le terme me gêne, parce qu’il sous-entend qu’il y a un « mauvais sens », une bonne et une mauvaise manière d’aborder les problèmes, une bonne et une mauvaise manière de penser. Comme je le disais dans mon « bestseller », je suis convaincu que l’ignorance est la cause principale de tous les maux. Les énarques sont peut-être tous incompétents, mais j’avoue avoir légèrement plus confiance dans une personne dont c’est le métier (pas d’être incompétent, hein ?), que dans un enfant par exemple, probablement plein du bon sens des gens qui ne sont pas corrompus par l’ambition et l’argent… Comme le disait Obama pour tacler Trump qui défendait son ignorance, « quand on est malade, on va voir un médecin ». Ce qui ne signifie donc pas que les politiques ont la science infuse mais que, au contraire, ils ont intérêt à consulter des spécialistes du domaine concerné pour résoudre chaque problème. Ce qui peut faire parfois beaucoup de gens…

Car on vit dans un monde complexe, où l’intérêt des uns s’arrête quand celui des autres commence. Le populisme, c’est promettre plus de pouvoir d’achat et plus de protection sociale, plus d’égalité mais moins d’impôts, plus de sécurité et plus de liberté, une meilleure éducation mais moins de fonctionnaires, etc. C’est promettre des choses qui ne sont hélas compatibles entre elles qu’avec un budget illimité. Bien entendu, il est sans doute possible de simplifier certaines choses… Quoique j’entends beaucoup dire que le Code du travail est trop épais, quand les autres ne veulent pas qu’on y touche. Prenons le Code pénal, qui lui ne fait pas débat actuellement. L’édition 2013 fait 3420 pages. Est-ce que cela suffit pour traiter tous les cas ? Est-ce que les juges se contentent de le consulter pour trouver la peine juste pour chaque délit ? Ce n’est pas pour rien qu’il y a des procès, avec parfois un jury, et que des décisions inédites jusqu’à présent peuvent faire jurisprudence les prochaines fois. Chaque cas est unique par définition, et on ne peut pas être juste si on ne prend pas en considération les circonstances particulières de chaque affaire. L’égalité devant la loi, c’est traiter chaque cas avec la même attention, et non donner la même peine à tout le monde.

Moi quand j'entends quelqu'un parler de "bon sens"...

Moi quand j’entends quelqu’un parler de « bon sens »…

Et ce qui est vrai dans le cadre juridique l’est au niveau de la société dans son entier. Le Code du travail ne peut pas être simple, parce qu’il y a des tas de métiers très différents et on ne peut pas aborder la question du temps de travail, par exemple, pour un ouvrier comme pour un artiste. Pour rester cohérent avec mes convictions, je pense qu’une durée de travail hebdomadaire universelle ne peut pas être juste. Mais ne me faites pas dire ce que je ne pense pas ; j’estime qu’elle devrait plutôt baisser, et que les métiers physiques, pénibles, devraient travailler moins longtemps que ceux qui vivent de leur passion et ne comptent clairement pas leurs heures… Or dans la pratique, ce sont hélas plutôt aux ouvriers que l’on demande d’être « flexibles ». Créer un texte de loi qui satisfasse tout le monde, sans qu’un corps de métier auquel on n’a pas pensé se plaigne que ça mette en danger sa profession, c’est extrêmement difficile. Il y a toujours quelques individus qui perdent au change, le moins possible idéalement. Une société juste se construit donc durant des siècles, avec des milliers d’hommes et de femmes qui ont contribué, pierre par pierre, à édifier le système le moins inégalitaire possible. Qu’est-ce que donnerait une société aux règles simples ?

Prenez les exemples de la littérature et des « nouveaux imaginaires » en général, où des auteurs inventent à eux seuls des sociétés, parfois avec un certain luxe de détails. Que ce soit des univers de SF ou d’heroic fantasy, on a au mieux affaire à une royauté bienveillante, mais au pire (et bien souvent) à une dictature totalitaire ; il faut dire que c’est bien évidemment plus intéressant sur le plan dramaturgique. W ou le Souvenir d’enfance (1975) de Georges Perec est assez édifiant à ce sujet. Ce petit livre étrange alterne deux récits : l’un, autobiographique, évoque la Shoah et l’autre, en apparence sans rapport, est une fiction qui nous décrit W, une cité utopique construite autour du sport. Or ce lieu en apparence idyllique, même si l’on connaît le goût des nazis pour l’imagerie olympique, se révèle de plus en plus totalitaire au fur et à mesure que l’on nous décrit ses règles de fonctionnement. Bien entendu, l’auteur force volontairement le trait, mais on comprend vite comment une utopie part en sucette dès que l’on impose des règles précises, et en particulier au sein d’une société construite autour de la compétition, génératrice d’inégalités. Bâtir seul une société juste est impossible. D’autant plus si elle est uniquement basée sur le bon sens… de son dirigeant.

Moi quand j'entends quelqu'un dire "beat them all"...

Moi quand j’entends quelqu’un dire « beat them all »… Comment ça, quel rapport ?

Parce que le bon sens, c’est franchement subjectif, surtout. Et c’est particulièrement flagrant à l’heure où presque tous les candidats à la primaire des Républicains se réclament du bon sens, comme par exemple François Fillon qui pense en avoir hérité en tant que fils de fermier de la Sarthe. Mais est-ce que pour lui, le bon sens, c’est armer la police de lance-roquettes comme le suggère Henri Guaino ? On a surtout eu un bon exemple au moment du débat sur la déchéance de nationalité. N’oublions pas que lorsque François Hollande l’a proposée, il a eu droit à une standing ovation. Sans doute parce que, sur le moment, cela semblait relever du bon sens. Mais, en étudiant de plus près la question, un gros problème est apparu, a priori insoluble. Car si on la limite au binationaux, c’est forcément discriminant, mais si on la généralise à tous, cela peut créer des apatrides. Et c’est un exemple parmi des milliers d’autres de situations où l’on ne peut pas trouver de compromis qui satisfasse tout le monde ; ce qui arrange l’un gêne forcément un autre. Et que dit le « bon sens » sur le mariage pour tous ? Que marier deux hommes ou deux femmes n’est pas « normal » ou que chacun devrait bénéficier des mêmes droits ? C’est une question d’éthique, pas de bon sens.

Je peux trouver des tas d’exemples dans des domaines différents comme lorsque, récemment, un éleveur dont les moutons étaient tués par un loup trouvait illogique (et donc contre le bon sens) que ce soit le prédateur qui soit une espèce protégée. Et pour continuer d’éviter les exemples de sujets trop politiques, on peut aussi évoquer la fameuse réforme d’orthographe – qui n’a en réalité jamais eu lieu. Moi je pense que la logique (le bon sens ?) devrait inciter à écrire ognon sans « i » puisqu’il ne se prononce pas, et ne sert donc à rien à part faire joli, mais je suis persuadé que les chantres du bon sens étaient majoritairement opposés à cette réforme, sans doute parce que le bon sens les a incités à estimer qu’il y avait plus important – et ils n’avaient pas tort. Mais cela montre en tout cas que le bon sens, on lui fait dire ce qui nous arrange. D’ailleurs, ça ne les a pas empêchés de tous s’indigner face à la disparition (présumée à tort comme totale) du digramme « ph » alors qu’il n’y a aucune bonne raison d’écrire « nénufar » autrement puisque ce mot vient de l’arabe et non du grec !… C’est du bon sens, n’est-ce pas ? C’en est pour moi en tout cas. Bref. Si chacun a son bon sens, il y a donc plusieurs bons sens. Et par conséquent, le bon sens n’existe pas.

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