Pour en finir avec le Fossoyeur de Films

Le Fossoyeur de Films

La vignette annonce la couleur… ou pas

Je sais que le titre de cet article est accrocheur mais – désolé aux amateurs de règlements de compte – je n’ai ni l’intention ni l’ambition de mettre fin aux exactions du Fossoyeur de Films ; c’est juste qu’on pouvait difficilement trouver mieux comme titre pour répondre à sa vidéo « Pour en finir avec la 3D ». D’ailleurs, lui-même ne cherche pas avec celle-ci à descendre le procédé ; c’est avec le débat qu’il veut en finir, en renvoyant défenseurs et détracteurs dos à dos – tactique que j’utilise moi-même au sujet du clonage humain. Néanmoins, il me faut commencer par rappeler que si je fais l’apologie de la 3D, c’est précisément parce qu’elle est majoritairement détestée. Ceux qui me connaissent savent que je choisis presque toujours le camp de la minorité opprimée, même pour choisir une marque de soda. Peut-être que si la 3D était partout, je ferais donc partie de ses plus grands détracteurs… Alors, que nous dit le Fossoyeur sur le sujet ? Ni pour, ni contre, bien au contraire ? Le souci est que même si sa démarche me semble bonne, dans la pratique, ses arguments brossant les détracteurs dans le sens du poil sont bien plus nombreux et nourris il me semble… Parce qu’au fond, on y retrouve la mentalité réactionnaire des jeunes cinéphiles d’aujourd’hui.

Reprenons son argumentation point par point. Après une rapide introduction, le Fossoyeur expédie l’aspect confort, et semble sous-entendre « qu’une 3D mal exploitée a gâché sa vision de » Seul sur Mars (2015), or j’aurais pour le coup bien aimé savoir de quoi il parle… Ensuite, sur la « valeur créative » de la 3D, il se met à séparer ce que je qualifie de 3D foraine mais qu’il appelle « la 3D d’attraction » (terme peut-être gênant à cause du fameux montage d’Eisenstein), et la 3D immersive – ce qui est à mon avis déjà réducteur, puisque la 3D est une information supplémentaire sur le volume et l’espace, comme la couleur l’est pour… la couleur. Notez cependant que même si ses propos laissent un instant penser le contraire, il n’estime pas forcément que la première soit mauvaise et la seconde bonne, et nous explique que la 3D peut très bien s’inscrire dans les choix de mise en scène d’un réalisateur – tout en abordant l’histoire de la conversion, ce qui complique un peu son propos… Et c’est alors qu’il affirme que la 3D ne fait que souligner ce que l’on voit déjà dans une image 2D, ce qui est déjà faux, ne serait-ce que pour les réglages spécifiques à la 3D (distance de l’écran et entraxe) que l’on ne peut absolument pas ressentir ou deviner en 2D par définition…

Suspiria (1977)

Effectivement, Suspiria (1977), c’est coloré mais c’est plat !

J’ai par exemple eu l’occasion récemment de voir un court-métrage en réalité virtuelle, où le réalisateur avait commis l’erreur d’avoir un entraxe inférieur à l’écart entre les deux yeux, ce qui est très gênant pour donner une sensation de vue subjective d’un être humain. Un moment intime avec une jeune femme en sous-vêtements devenait terrifiant parce qu’elle approchait sa tête géante de nous, que l’on caressait avec notre main tout aussi géante… Mais pour en revenir à notre Fossoyeur, les choses empirent pour moi quand il reproche à « certains » de voir dans la 3D l’étape suivante après l’arrivée du son et de la couleur au cinéma, ce que j’ai justement fait dans un article publié moins d’un an avant sa vidéo. Je ne prétends pas qu’il me lise, mais dans la mesure où il utilise Suspiria pour illustrer son propos comme je l’avais fait dans le même article, je ne peux m’empêcher de me sentir visé. Lui aussi nous dit que le chef d’œuvre d’Argento n’aurait aucun intérêt en noir et blanc, comme j’estime qu’un film tourné en 3D ne doit pas être vu en 2D. La différence, c’est que lui trouve que la 3D ne dit rien (ou pas grand-chose) contrairement au son et à la couleur, composantes culturellement plus importantes que la 3D. Et ça, je ne le nie pas, mais il y a deux problèmes !…

Premièrement, je pense que vous pourrez comprendre vous-mêmes pourquoi il est un peu malhonnête intellectuellement de considérer que la composante couleur de Suspiria est plus importante que sa composante 3D, puisqu’il s’agit d’un film en 2D. À ce moment-là, je peux citer L’Étrange créature du lac noir (1954) comme exemple parfait de film dont la composante 3D est infiniment plus importante que la composante couleur… puisqu’il s’agit d’un film en noir et blanc. Mais cela ne fait que souligner la mentalité réactionnaire de beaucoup de cinéphiles car, oui, il est normal que l’on voit la couleur et le son comme fondamentaux après des décennies de films tirant parti de ces deux aspects du langage cinématographique. Le cinéma n’a sûrement pas besoin de la 3D pour produire de grands films, mais il n’a pas attendu non plus le son pour donner naissance à des chefs d’œuvre. Je crois me souvenir avoir vu une interview d’Orson Welles où il qualifiait la couleur de gadget, et il est vrai qu’elle ne se prêtait pas tellement à son style abstrait et expressionniste… Donc, deuxièmement, il est important de rappeler que notre perception du cinéma est énormément bridée par notre culture du médium, qui varie en plus pas mal d’une personne à l’autre.

Out of There (1974) de Clement Meadmore

Et en sculpture, la 3D elle sert à rien, peut-être ?

Ce que je veux dire par là, c’est que s’il existe des disciplines où le volume est primordial, souvent plus important que la couleur et toujours que le son, comme la sculpture et l’architecture, notre culture a en très grande partie été façonnée par les images 2D, et particulièrement depuis le vingtième siècle avec l’essor du cinéma, de la télévision, et d’Internet. Alors forcément, à force de ne voir que des images en 2D, on en oublie que la réalité est en 3D. Cela dit, je peux reconnaître qu’il y a aussi des aspects plus physiologiques que culturels, comme le fait qu’on a (peut-être) davantage la mémoire des formes et des couleurs que de la 3D. Mais, par exemple, on sait aussi que la grande majorité des humains a une mémoire plus visuelle qu’auditive. Le son est fondamental au cinéma, mais il est bien souvent plus ressenti que réellement écouté, et il en est à mon avis de même avec la 3D qui s’oublie rapidement (mais se ressent quand même) quand elle est naturelle. Et du coup, s’il est vrai que pour convaincre de l’intérêt de la 3D, on ne peut pas s’appuyer sur des films en 2D, il n’est même pas certain que les films en 3D même réussis soient suffisants pour le faire, car ils sont eux aussi handicapés par les habitudes prises depuis plus d’un siècle de cinéma.

D’ailleurs, même si au final le Fossoyeur affirme que la 3D ne doit pas être diabolisée et qu’il ne faut pas condamner le procédé à cause de quelques films qui l’exploitent mal, sa vidéo se heurte aux mêmes difficultés que je rencontre. Par les choix débiles que je dénonce sans arrêt ici, les studios ont quasiment foutu en l’air leurs chances de convaincre le public. Dernière injustice en date : Sony a sorti en France le dernier Ang Lee en catimini et uniquement en 2D, alors que le film était le premier à être tourné en 3D et à 120 images par seconde. Les Cahiers du Cinéma ont quand même défendu le film en affirmant que le résultat demeure impressionnant en 2D, mais au-delà du manque de respect vis-à-vis du réalisateur et de ses équipes, j’ai du mal à comprendre l’intérêt de ce genre de sabotage. Certes, le film a fait un bide aux États-Unis, mais depuis quand un échec là-bas se répercute forcément ici ? Les films qui ont été mieux accueillis en Europe et surtout en France se comptent par milliers, et le diffuser uniquement en 2D, donc privé de sa principale originalité, ne risque pas d’améliorer son destin chez nous. Et après on s’étonnera que la division cinéma de Sony est celle qui plombe le résultat financier du groupe… Et en attendant, on perd aussi un bon exemple.

Un jour dans la vie de Billy Lynn (2016)

Ang Lee je te salue, soldat !

Car le Fossoyeur n’a pas beaucoup de bons films en 3D à citer, et bien que sa vidéo soit plutôt récente puisqu’elle remonte à mai 2016, il ne trouve guère qu’Avatar (2009) à nous ressortir, alors que bon nombre de spectateurs ont sans doute déjà oublié les sensations ressenties à l’époque. Il aurait quand même pu citer La Grotte des rêves perdus (2010), Gravity (2013), La Planète des Singes : L’Affrontement (2014) ou Mad Max (2015), mais force est de constater que les bons exemples manquent, et c’est ce qui, je trouve, annule un peu le projet de cette vidéo de trouver un juste milieu. Je suis persuadé qu’en faisant un sondage parmi ses spectateurs, les détracteurs de la 3D auront davantage l’impression que la vidéo leur est favorable. Car si le Fossoyeur n’est pas opposé à la 3D, il ne la comprend pas vraiment, la réduisant comme beaucoup à sa dimension immersive. Mais ce n’est pas vraiment de sa faute, puisqu’il est victime du formatage généralisé du cinéma et de sa critique. Après tout, il fait des vidéos pour dire ce qui « fonctionne » ou pas selon lui dans des films… Or si cela ne paraît peut-être pas si subjectif au premier abord, c’est aussi parce que nous voyons en grande partie les mêmes films, parce que nous partageons une certaine culture du cinéma.

Par exemple, l’entrée d’un micro dans le champ « sort du film » une grande majorité de spectateurs, mais pas l’utilisation d’une musique extradiégétique parce que ça se fait depuis plus d’un siècle. Et pourtant, cela n’a rien de réaliste ni de naturel, en tout cas moins que la 3D. Hélas, même si beaucoup font semblant de se plaindre des suites et des remakes, au cinéma ou ailleurs, voir des choses que l’on connaît déjà a quelque chose de rassurant comme je le rappelais dans mon bestseller. C’est même le fonctionnement de notre cerveau ; les sentiments sont étroitement liés à la mémoire, on aime quelque chose parce que l’on se souvient qu’elle nous a donné du plaisir. Et puis heureusement pour les studios, il y a tous les jours des gens qui naissent et qui n’ont jamais vu de comédie sentimentale, de film de compétition sportive ou de récit initiatique d’un homme dans un univers étranger, et ils peuvent donc nous ressortir encore et encore les mêmes films. Si un jour j’arrive à en faire, ils seront sans doute tournés en 3D et, qu’ils soient réussis ou pas, je suis convaincu que la majorité du public et de la critique les trouveront bizarres. Parce que je ne cherche pas à faire des films « qui font cinéma », je veux juste faire mes films. Mais comme le cinéma coûte cher, il est peu probable qu’on me laisse prendre le risque de tenter des choses différentes.

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4 commentaires

  1. Quels sont les films qui prennent vraiment en compte l’aspect 3D niveau artistique plutôt qu’au niveau pognon ? Très peu, trop peu ! Le seul qui a vraiment été conçu pour nous offrir un spectacle visuel digne de la 3D c’est Avatar car il a été conçu dans ce but. Pour Mad Max FR ce n’est pas le cas mais ils ont fait un super taff quand même.

    1. Ben déjà, je ne pense pas que Wim Wenders, Jean-Luc Godard ou Jean-Claude Brisseau aient fait des films en 3D pour l’argent… ^^ Et des réalisateurs hollywoodiens comme Ridley Scott et Ang Lee y attachent quand même beaucoup d’importance – ainsi que Bryan Singer dans une moindre mesure. Et n’oublions pas Tsui Hark !

  2. Du coup tu dois boire du Coca plutôt que du Pepsi si tu défends les opprimés ^^. Plus sérieusement le titre de l’article est trompeur, je m’attendais à un lynchage du fossoyeur et tu donnes plutôt une contre expertise (passionnante) sur une vidéo du loustique. J’avoue ne pas être une grande fan de 3D plutôt parce que je peu vu d’excellents films utilisant ce procédé. Je pense évidement à Gravity qui a mes yeux est bien pâle sans 3D, mais aussi à la trilogie du Hobbit. Par contre « Mais ce n’est pas vraiment de sa faute, puisqu’il est victime du formatage généralisé du cinéma et de sa critique. », je ne suis pas d’accord, dans le sens où il a une vision du Cinéma qui s’écarte du formatage des critiques habituels en redonnant vie à des films oubliés ou passés inaperçu. Après il est le seul youtubeur que je regarde parce que le seul que j’apprécie donc je ne suis peut être pas objective…

    1. Pourtant, dans The Invention of Lying de Ricky Gervais, la fausse pub (censée dire la vérité) pour le Pepsi, c’est « Pepsi – quand il n’y a pas de Coca » et pas l’inverse… 😉 Mais bon, à un second niveau, les opprimés deviennent les oppresseurs (dialectique, tout ça ^^).
      Sinon je veux bien croire que le Fossoyeur est un des vloggeurs ciné les moins pires mais bon, mon frère qui l’apprécie m’a dit qu’il avait fait une vidéo sur les invraisemblances où il listait celles qui fonctionnent et celles qui ne fonctionnent pas, comme si ça pouvait être ne serait-ce qu’un tout petit peu objectif… 😉

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